C’est devenu une vérité de La Palice : les Britanniques boivent de la bière tandis que les Français, eux, boivent du vin. Avec le temps, on en a fait des bannières d’identités nationales, un peu comme cette fameuse poutine qui soulève périodiquement les passions. Mange-t-on de la poutine depuis la Nouvelle-France? Bien sûr que non. Comme dans bien des histoires de pratiques alimentaires, il arrive bien souvent que l’histoire se précise en jetant un coup d’œil attentif du côté de la fiscalité et du portefeuille.

La seconde guerre de cents ans

À la fin des années 1600, deux régimes s’affrontent. D’un côté du continent, la France absolutiste de Louis XIII et Louis XIV étend de plus en plus son pouvoir par les armes et l’influence culturelle de sa cour à Versailles. De l’autre, l’Angleterre où l’échec du roi Charles II d’imposer un régime absolutiste à la française se termine de manière dramatique par la Glorieuse Révolution. Avec le concours du parlement de Westminster, le prince protestant d’origine hollandaise Guillaume III d’Orange-Nassau et son épouse Marie II, fille de Charles II, montent sur le trône d’Angleterre en promettant de respecter les prérogatives et droits établies dans les diverses chartes et coutumes. C’est le début du système dit du roi en son parlement, autrement dit du régime connu sous le nom de monarchie constitutionnelle. C’est aussi le début d’une longue rivalité entre la France et l’Angleterre. Certains historiens qualifient même la période qui s’amorce alors de seconde guerre de cents ans (1689-1815).

Le nerf de la guerre

Le nerf de la guerre, c’est bien connu, c’est l’argent. Bien entendu, la façon pour les États modernes d’accumuler des deniers en vue de mener des guerres est de lever des taxes et des impôts. L’idéal n’est-il pas de de faire en sorte que ces levées fiscales puissent nuire à l’ennemi? Depuis le XIIIe siècle au moins, l’Angleterre est le principal débouché commercial pour les vins français. Les vignobles sont aussi une source de revenu non négligeable pour la couronne française. À cette époque, le vin est une alternative intéressante à l’Ale produite de manière domestique. D’ailleurs, le terme taverne désigne exclusivement un commerce où l’on vend du vin. Le stratagème du parlement anglais est donc d’imposer des droits de douanes sur ce vin pour empêcher qu’il se rende sur le marché anglais.

Économie et échelle sociale

Le mode de perception des tarifs étant établies sur le volume et non sur la qualité ou le degré d’alcool, les vins français à plus faible tôt d’alcool de qualités inférieurs se retrouvent virtuellement exclus des marchés britanniques. Seul les meilleurs crus pouvaient trouver un marché à ce prix gonflé, encourageant du coup l’amélioration de la viticulture française. Les classes moyennes, pour leur part, se contentaient de vins portugais et espagnols de piètre qualité.

C’est pourquoi le philosophe écossais David Hume, qui n’était pas un grand amateur de porto ou de madère, appelait haut et fort à la libéralisation du commerce avec la France sans succès. L’absence de vin français abordable sur les marchés urbains anglais combiné à un impôt prohibitif sur la production de gin, ont contribué à former à partir du début du XVIIIe siècle un marché protégé de la bière en Grande-Bretagne.

L’oligopole des brasseurs

L’augmentation importante de la population urbaine de Londres et son développement comme centre accueillant un nouveau prolétariat urbain ayant moins d’opportunité de brasser eux-mêmes leur bière apparaît être un facteur décisif dans la bonne fonction de l’accise. L’historien John V. C. Nye soutient que, sur le long terme, cette politique tarifaire permit, avec le concours du parlement, l’émergence de l’oligopole des grands brasseurs de Porter londonien. L’essentiel du revenu national de la Grande-Bretagne était perçu par l’accise sur la bière. Aucune autre puissance européenne du XVIIIe siècle n’arriva à rendre sa fiscalité aussi efficace.

C’est ainsi qu’avec le temps, un goût national pour la bière se développa. C’est aussi de cette manière qu’il se répandit en plusieurs endroits du globe à travers l’Empire britannique. Ainsi, jusqu’à la première guerre mondiale, la puissante marine d’Albion fut financée par la pinte de fin de journée prise par les ouvriers assoiffés des grands centres urbains industrialisés comme Londres ou Liverpool.

À lire pour en savoir plus :

  • John V.C. Nye, War, Wine, and Taxes: The Political Economy of Anglo-French Trade, 1689-1900, Princeton, Princeton University Press, 2007.
  • Johan Swinnen et Devin Briski, Beeronomics: How Beer Explains the World, Oxford, Oxford University Press, 2017.
  • Charles-Alexandre Théoret, Maudite poutine ! L’histoire approximative d’un plat populaire, Montréal, Héliotropes, 2007.