Il y a quelques mois, j’ai été contacté par le Mondial de la bière pour y jouer le rôle de juge de secours. J’ai répondu : « Oui! » sans hésitation. La fonction première du juge de secours est d’être à la disponibilité du coordonnateur du concours et, dans l’improbable éventualité où l’un des juges ne peut être présent de le remplacer.
Comme la roue de secours dans votre voiture, le juge de secours a un rôle plutôt ingrat puisqu’il n’est utile que si on a besoin de lui. Lors du Mondial 2010, je n’ai pas été très utile…
Par contre, je peux partager avec nous mon expérience.
Les deux principales impressions que je garde de cette expérience sont : professionnalisme et sérieux.
Lors de mon arrivée à Montréal, une trousse m’y attendait. Dans celle-ci on retrouvait entre autres les biographies des différents juges mais aussi les règlements du concours MBière. Document d’une vingtaine de pages, on touche à tous les aspects qu’ils concernent les juges ou le déroulement du concours en tant que tel. Parmi les « considérations d’ordre technique », on décrit entre autres le verre utilisé, le nombre de sessions auxquels les juges devront être présents et la façon dont chaque session de dégustation se déroulera.
En ce qui a trait au sérieux du processus, le tout se confirmât dès le premier déjeuner. C’est à ce moment que le coordonnateur prend la parole officiellement pour la première fois. Son premier discours à peine débuté, il n’hésite pas à y aller d’un « On travaille ici. Le silence et l’attention sont appréciés. » à un petit groupe qui dérangeait. Le coordonnateur passe alors en revue les grandes lignes du concours et la façon dont il se déroulera. Les juges y vont d’une première série de questions auxquelles le coordonnateur s’empresse de répondre. Je perçois une certaine « inquiétude » chez les juges; ces derniers semblent déstabilisés par l’approche MBière.
Ouverture d’une grande parenthèse : Dans la plupart des concours de ce genre, les bières qui doivent être jugées sont déjà classifiées selon leur style et sont notées selon les critères définissant ce style. Si la bière ne rencontre pas les critères visuels, olfactifs et gustatifs, elle risque d’être fortement pénalisée et ce même si c’est la meilleure bière jamais brassée. Le MBière demande au juge d’attribuer un style à la bière qu’il juge puis de la juger selon ce style. Toutes les bières sont jugées à l’aveugle, en d’autres mots, les juges ne savent pas le nom de la brasserie et encore moins le nom de la bière. Ils n’ont qu’un verre dans lequel on a versé la bière. Leur jugement est basé sur les qualités olfactives et gustatives de la bière mais en référence avec le style qu’ils ont associé à la bière. Fermeture de la grande parenthèse.
L’heure fatidique approche. Tous les juges sont conduits vers la salle où le concours se déroule. Je m’attendais à une immense salle avec de grands chandeliers, des serveurs et serveuses tout de noir et blanc vêtus. Quelle que chose qui ressemble à la galerie des glaces du château de Versailles, quoi. On est loin du compte. Une salle sublimement ordinaire a été divisée en deux. Dans une partie, on y retrouve les tables, chaises, calepins, crayons, eau, pain nécessaires aux juges. Dans l’autre, j’y ai appris plutôt rapidement que je n’avais aucune affaire à m’y trouver. Le très sérieux coordonnateur me mentionne que je ne peux m’y pointer le nez dans l’éventualité où je devrais m’acquitter de mes tâches de juge. Dans ma naïveté, je ne voulais que voir les rouages du Mbière. Ce que j’y aurais vu, ce sont les bières servies au cours des différentes sessions. Comme ceci aurait pu influencer mon jugement, il est facile de comprendre pourquoi le coordonnateur ne voulait pas m’y voir.
Je retourne donc avec les juges et je commence à les observer. Le coordonnateur revient et donne ses dernières instructions aux juges. Il leur rappelle que lorsque les bières franchiront la porte, il ne veut plus entendre un mot. On se croirait de retour à l’école! En plus de se faire à l’aveugle, les juges ne peuvent partager aucune information durant chacune des sessions.
Dans ma position d’observateur, je remarque qu’un seul des juges est tout à fait à l’aise avec le MBière. Ce juge ayant déjà participé à ce concours précédemment, le format du MBière ne l’effraie pas. Tous les autres juges semblent nerveux mais leurs réactions diffèrent. Une moitié me semble tout à fait ouverte à cette approche et est prête à se lancer dans le « vide ». L’autre moitié se montre plus circonspecte. Je crois que cette réticence s’explique de plusieurs façons mais se résume par la peur de se tromper.
Autre parenthèse : Personnellement, je peux vous dire que déguster des bières à l’aveugle est excellent pour l’humilité. On se trompe plus souvent qu’on veut l’admettre, on sent des odeurs qu’on est seul à humer, on goûte des saveurs que les autres ne trouvent pas et on « oublie » des arômes et saveurs qui sont évidentes pour tous les autres! Je connais même quelqu’un qui a démoli mais démoli une bière goûtée à l’aveugle : c’était juste sa bière préférée!!! Je le répète, déguster à l’aveugle est excellent pour l’humilité. Fin de cette autre parenthèse.
Les derniers préparatifs vont bon train. J’entends tinter le verre lorsqu’on prépare les échantillons. Malgré tous les préparatifs menant à ce grand moment, je crois qu’il y a quand même quelques ennuis de dernière minute. Pour tous ceux qui ont été impliqués dans des projets moyennement complexes, ces pépins sont tout à fait normaux! Certains, comme le bris des ascenseurs utilisés pour amener les bières aux juges, sont moins plaisants à régler mais on réussit toujours à trouver une solution.
Finalement, les serveurs s’approchent portant sur leurs cabarets la première série d’échantillons qu’ils jugeront. Les « élèves » ont bien écouté car tous se taisent immédiatement dès que la première serveuse franchit la porte. Dans la mesure du possible, les échantillons sont servis selon la complexité de la bière : de la moins à la plus savoureuse.
Je continue à observer les juges. Malgré le silence qui règne, mes premières observations sur le comportement des juges semblent se confirmer. Je vois aussi la façon dont certains juges approchent l’évaluation de leurs premiers échantillons et déjà j’ai mis en banque quelques trucs et astuces.
Malheureusement, je dérange le coordonnateur . Et, il me chasse de la salle. En fait, je suis pour lui une source de distraction dont il n’a pas besoin. J’aurais aimé rester un peu plus longtemps afin de continuer à observer la façon d’agir des juges mais je dois m’en aller.
La première session se termine et les juges quittent pour une pause méritée. Mes discussions avec les juges confirment qu’ils sont déstabilisés par l’approche mais ils ajoutent qu’ils aiment la liberté de juger une bière pour ce qu’elle est. C’est la seule pause où on discutera de l’approche MBière. Ce sujet sera complètement évacué de toutes les autres discussions, suggérant que les juges sont maintenant confortables avec les principes du concours.
Pendant toute la durée du concours, je dois me pointer à toutes les sessions en cas de défaillance d’un juge. Mauvaises nouvelles pour moi : tous les juges sont présents et s’acquittent de leurs tâches avec le sérieux associé à la bière.
C’est le grand jour, le dévoilement des résultats. J’en profite pour parler au coordonnateur du déroulement du concours de cette année. Comme par le passé, il est très vague dans ses commentaires. Je sais à l’avance ce qu’il va me dire : « Certains juges nous ont agréablement surpris, d’autres… ». Il m’a confié qu’au début de la deuxième journée, il a dû rappeler certaines règles aux juges. Dans l’ensemble, il est satisfait de la façon dont ils se sont comportés et des efforts qu’ils y ont mis. Il ne reste que quelques minutes avant la présentation, et Môssieur le Coordonnateur ne veut même pas me dévoiler les gagnants. Impossible de lui tirer les vers du nez. J’ai essayé mais je savais à l’avance que c’était peine perdue : que voulez-vous il est comme ça Môssieur le Coordonnateur.
Être juge de secours ne semble pas des plus palpitant. On a le nez collé dans la vitrine et on regarde les autres manger les bonbons! Par contre, rien que pour avoir été témoin du professionnalisme et du sérieux du concours et d’y avoir appris certains trucs liés à la dégustation, ça en valait bien la peine. Peut-être qu’on me demandera d’y participer à nouveau l’année prochaine? Je l’espère bien.