Brasser est un métier physique, on ne se le cachera pas. Cela dit, est-ce suffisant pour expliquer pourquoi aussi peu de femmes seraient passées à la production? En partie, peut-être. Mais, voyons voir ce qu’en pensent celles qui ont justement décidé de passer de l’autre côté du mur.

Catherine D. Foster de La Korrigane a toujours été attirée par des activités non traditionnelles, autant sur le plan professionnel que personnel. Chasseuse et pêcheuse à ses heures, la géologue de formation avoue que le fait d’être une femme dans un monde d’hommes ne l’a jamais arrêtée. «Au contraire, ça me stimulait à performer et à montrer que j’étais aussi capable que n’importe qui de faire ce que je voulais», admet-elle en précisant que son père l’avait initiée à la pêche et au brassage. En plus de lui transmettre son savoir, il lui a même partagé des recettes qu’il travaillait encore à améliorer 20 ans plus tard! 

Ces jours-ci, la brasseuse brasse moins. Bien qu’elle travaille encore à la recherche d’ingrédients et à l’élaboration de nouvelles recettes, la gestion a pris le dessus, et le brassage lui manque énormément. «J’ai réussi dernièrement à bien m’entourer et d’ici quelques semaines je pourrai déléguer complètement la gestion du restaurant et du bar. J’ai un côté créatif fort et je veux continuer à l’exploiter!»

Le métier de brasseuse peut certainement faire peur aux femmes. Règle générale, les hommes sont plus forts physiquement, c’est indéniable. Par contre, dans une brasserie comme ailleurs, il y a moyen de rendre les installations plus ergonomiques et à ce point-là, le volume des biceps n’est plus tellement important. «En adaptant la hauteur des équipements, j’ai eu à déployer beaucoup moins de force pour obtenir le même résultat. Il existe des ajustements simples comme limiter le poids des outils et des équipements en recourant à un fourquet plus léger et en utilisant des barils de 30 litres plutôt que 50, voilà des exemples qui peuvent vraiment faire une différence. De toute manière, en limitant le risque de blessures, d’épuisement physique et de troubles d’ordre musculo-squelettiques, ces modifications seront bénéfiques à tous. D’autant plus que plusieurs adaptations sont simples et peu coûteuses…»

Le pouls des dix dernières années 

Si la gente féminine occupe beaucoup de postes du côté des ventes, du marketing et de l’administration dans les brasseries, dans les salles de brassage, elle se fait rare. Cela dit, les trois femmes que nous avons interpellées nous confirment qu’elles se sentent très respectées dans un milieu attirant une majorité d’hommes. «J’ai été invitée par plusieurs brasseurs pour brasser en collaboration. Mais oui, on m’a déjà envoyé des blagues déplacées du genre « que je brassais de la confiture dans mes chaudrons »… Certains beer geek ont un malaise avec le fait qu’une femme brasse de la bière, j’en ai été témoin. Ils sont portés à parfois juger le produit sans même lui avoir goûté» partage Catherine.

Autant le milieu se dit ouvert, autant il reste du chemin à faire pour plus d’égalité, explique-t-elle, en s’appuyant sur une donnée issue d’un sondage compilé en 2017 par l’Association des Microbrasseries du Québec (AMBQ), révélant que les femmes représentent seulement 9 % des postes en production dans les micros québécoises. «Je me suis demandé pourquoi le milieu n’était pas plus avancé en termes de diversité? Je pense que la question de l’histoire et de la culture expliquerait probablement ce phénomène. Car, pour plusieurs, le métier de brasseur en est un d’homme. Pourtant, si l’on remonte au début de la colonie, la bière se faisait par les femmes à la maison. Ce n’était alors pas une profession, mais plutôt une tâche ménagère.»

«À partir du moment où la bière s’est industrialisée, c’est devenu une affaire de gars. Parce que les femmes restaient à la maison. Mais, aussi parce qu’à partir du moment où une job était plus manuelle et impliquait une force physique, elle devenait par défaut une job d’homme. Le terme brasseuse ne fait d’ailleurs pratiquement pas partie de notre vocabulaire. J’entends régulièrement dire, et ce, même à l’intérieur de l’industrie, “brasseure” plutôt que “brasseuse”. C’est un terme qu’on ne connaît pas ici parce qu’il n’y a pas si longtemps, il n’y avait pas de femmes qui brassaient.»

«La bière s’est démocratisée depuis, poursuit-elle. Mais, rappelons que jusqu’au début des années 1980, les femmes ne pouvaient même pas entrer dans une taverne.» Et que dire des campagnes publicitaires douteuses en matière de sexisme qui nous ont conditionnés pendant des décennies… Catherine se dit quand même optimiste, car les choses évoluent. «Je crois que le nombre de brasseuses va augmenter tranquillement. D’ailleurs, c’est intéressant de voir qu’en France les femmes occupent 20 % des postes en production de bière.»

Gravir les échelons

Brasseuse au Naufrageur à Carleton-sur-Mer, Jani Landry Dugas a d’abord commencé comme serveuse au bar l’été, entre ses sessions d’études en chimie. Mais, les propriétaires avaient déjà des plans d’avenir pour elle : ils la voulaient au laboratoire. 

Une fois son cursus complété, elle fit le saut en production. «Grâce à leur confiance en moi – et aussi parce qu’ils étaient propriétaires d’un autre commerce – la charge de travail est vite devenue prenante. On m’a aussitôt appris à brasser et à filtrer et après un mois seulement, le brassage et le travail en laboratoire reposaient sur moi, avec un peu d’aide au besoin», raconte la brasseuse qui fêtait récemment sa sixième année de métier. Le défi était certainement grand, mais les proprios l’ont toujours fait sentir à l’aise, et ce, sans pression. «Dans la production de bière, les paramètres à surveiller sont nombreux et les points critiques pouvant l’altérer aussi, alors il faut savoir gérer les imprévus et réagir vite. Aussi, il ne faut pas avoir peur de travailler, car souvent, ce sont les matières premières qui décident de l’heure à laquelle notre journée est finie», explique-t-elle en admettant qu’aujourd’hui encore, elle galère parfois pour trouver des solutions ou des hypothèses à ce qui serait arrivé.

«Je dois dire que je n’ai pas eu à défendre ma place comme femme. Et les commentaires que j’ai reçus sont tous positifs. Chaque fois que je parle de mon travail, les gens du milieu sont impressionnés et ceux de l’extérieur trouvent cela intéressant.» Jani se rappelle son début de grossesse comme d’un défi en soi : l’odeur des grains et du moût, en plus de la chaleur à supporter n’évoquent pas pour elle de bons souvenirs. «Disons que ce n’était rien pour diminuer les nausées!»

Pour Alyssa Kwasny, brasseuse chez Beau’s All Natural Brewing, l’aventure a commencé lorsqu’elle a décroché un stage en production alors qu’elle travaillait du côté de la boutique. Tombée enceinte entre-temps, la brasseuse explique qu’elle a profité de son congé parental pour suivre le cours Brewing Technology offert en ligne par le Siebel Institute of Technology de Chicago. À son retour au travail, elle a été aide-brasseuse pendant un an avant de devenir brasseuse à l’automne 2017.

Questionnée sur l’ambiance à la brasserie de Vankleek Hill, Alyssa avoue elle aussi ne pas ressentir les préjugés. «Le travail est certainement physique, partage-t-elle en précisant que la veille, ils avaient brassé une bière qui leur avait demandé de trimballer une soixantaine de sacs de grains à moudre de 25 kg chacun. On fait plusieurs brassins par jour. Les équipes sont en rotation pendant 24 heures sur cinq jours, et ça passe à sept jours l’été, lorsque la production fonctionne à plein régime. » Si Alyssa n’est pas la seule femme à être passée du côté de la production chez Beau’s, elle trouve néanmoins qu’il y a encore trop peu de femmes dans l’industrie; une réflexion qu’elle s’est faite lors du dernier Craft Brewers Conference, qui rassemblait des milliers d’hommes du milieu contre une poignée de femmes. 

Alyssa, tout comme Catherine et Jani, rêve de voir plus de femmes emprunter son parcours. Bienvenue aux dames!