Depuis les deux dernières années, NEIPA est l’un des termes les plus en vogue dans le milieu brassicole. Les adeptes d’IPA se l’arrachent, les non-initiés veulent la découvrir et pratiquement toutes les brasseries en proposent une. Certaines interprétations s’écoulent même en quelques minutes dans les magasins spécialisés assez chanceux pour en avoir. Que cela plaise ou non, force est d’admettre que la NEIPA est devenue un style en soi.

NEIPA est l’acronyme de North Eastern IPA ou New England IPA, soit la région où le style a évolué et rapidement gagné en popularité. Vermont IPA et maintenant Hazy IPA sont également d’autres noms utilisés pour la décrire.

L’apparence trouble est le premier aspect qui démarque la NEIPA des IPA auxquelles on a été habituées. Certes, il existe plusieurs styles parmi lesquels on retrouve des bières plus voilées que d’autres, mais la NEIPA repousse le tout à un autre niveau avec un look s’apparentant parfois même à un jus, d’où son qualificatif de «juteuse».

En raison de sa technique de brassage, des ingrédients utilisés et parfois de quelques additifs, la matière de houblon et de levure sont «figés» en suspension dans la bière lui conférant son apparence trouble. L’ajout d’avoine et de blé contribue également souvent à sa texture bien douce, veloutée et ronde en bouche.

De même, l’utilisation d’une eau avec une concentration en chlorure plus élevée peut bonifier le tout; un contraste avec les IPA qui tire habituellement profit d’une eau à plus haute teneur en sulfate pour accentuer arôme, amertume et côté tranchant. La filtration est aussi à proscrire si on souhaite proposer une version des plus hazy.

Un air des tropiques

Si son apparence ne laisse personne indifférent, c’est toutefois le houblon et ses puissants arômes qui font le succès de ce style récent et toujours en vogue. Misant surtout sur les variétés aux effluves de fruits tropicaux et d’agrumes – Amarillo, Mosaic, Citra, Galaxy, El Dorado, etc. –, le lien avec un jus de fruits s’en trouve d’autant plus renforcé. Pas étonnant qu’on y ait rapidement ajouté toute sorte de purée de fruits, de la vanille et même du lactose pour en arriver aux Smoothies et Milkshake IPA.

Toute cette quantité de houblons et cette matière en suspension apportent toutefois une certaine fragilité et son lot de risques, le tout favorisant l’oxydation précoce si elle n’est pas conservée convenablement, c’est-à-dire préférablement au frais et à l’abri de la lumière. On recommande d’ailleurs de la consommer la plus fraîche possible, de préférence à l’intérieur d’un mois pour en apprécier toutes les subtilités aromatiques.

La NEIPA est également moins amère que les autres IPA américaines ayant connu du succès. À une certaine époque, la course aux IBU avait la cote jusqu’à ce qu’apparaissent les bombes aromatiques de la côte Ouest dans lesquelles l’amertume fut reléguée au second plan. L’amertume demeure nécessaire avec la NEIPA – il s’agit toujours d’une IPA –, mais elle est beaucoup plus variable d’une interprétation à une autre.

Elle combine ainsi l’expression de levure plus caractéristique des IPA anglaise à l’expression aromatique des houblons fidèles aux influences américaines tout en laissant tomber les arômes de malt et la sécheresse plus tranchante au profit d’une rondeur onctueuse et douce où l’avoine est souvent en vedette.

Une origine mitigée

Bien qu’elle soit plutôt récente, il est difficile d’établir laquelle a été la toute première NEIPA, car le style s’est défini de façon évolutive. On ne peut toutefois nier l’apport de The Alchemist qui a redéfini ce que devait être une IPA dans l’état du Vermont avec sa Heady Topper, une IPA très aromatique où la quantité faramineuse de houblons utilisés lui conférait une apparence plus «négligée» aux profits de ses saveurs explosives. La bière a d’ailleurs connu un succès monstre à l’échelle mondiale. Qui sur la planète bière n’en a jamais entendu parler?

De là, les techniques se sont développées et les IPA de la région ont rapidement changé; accentuant les arômes des houblons fruités et développant une apparence voilée bien typique. Au fil de cette évolution, l’amertume s’est atténuée et de nouvelles brasseries du Nord-est américain ont fait leurs marques dans cette lignée, dont Trillium Brewing et Tree House Brewing aujourd’hui reconnues parmi les plus fidèles représentantes du style.

Au Québec, les premières versions sont apparues vers 2015 et celle de Boréale a certainement été l’une des plus marquantes créant un engouement sans précédent dans le milieu et donnant du même coup un nouveau souffle à la brasserie.

Notre dégustation à l’aveugle

La version du Lion Bleu offre un nez puissant et invitant qui se poursuit en bouche sur une texture agréable, mais pas très ronde en raison de son effervescence bien dosée. Elle est facile d’approche et savoureuse. Celle de Trois Mousquetaires propose un bouquet tropical un peu moins intense, mais une amplitude plus marquée en bouche avec des impressions d’avoine et une amertume aux pointes résineuses en finale.

L’intensité des arômes de La Shelton se situe quelque part entre les deux précédentes. En bouche, elle s’avère tout de même veloutée avec un bel éventail de saveurs tropicales et d’agrumes. L’interprétation de Lagabière titre 7 % et le tout se constate en bouche avec sa texture enveloppante, peu effervescente, qui laisse place aux notes de fruits tropicaux et d’agrumes, ainsi qu’à une bonne amertume aux notes résineuses. Une version plus «vermontoise» du style.

C’est toutefois à l’unanimité que la version de Boréale remporte la palme. Son bouquet s’avère des plus intenses avec de plaisantes notes tropicales et parfums d’oranges. En bouche, elle est bien onctueuse tout en demeurant très facile à boire et sa finale est légèrement amère sur des pointes résineuses bien fraîches.