Dans la foulée du trop grand nombre de contenants qui s’ajoute au casse-tête perpétuel des consignes de bouteilles, nous avons demandé à la directrice générale de l’Association des Microbrasseries du Québec (AMBQ), Marie-Ève Myrand, et au directeur général de l’Association des Brasseurs du Québec (ABQ), Patrice Léger-Bourgoin, de dresser un portrait de la situation à l’heure actuelle.

Rappelons qu’un CRM (contenant à remplissage multiple) relève d’un système géré par l’entreprise privée et qu’il concerne des bouteilles pouvant être remplies au minimum 10 fois. De plus, l’entente stipule que «le brasseur doit démontrer [à Recyc-Québec] qu’il a un système structuré et ordonné de cueillette de contenants.» Gérée par Recyc-Québec, l’entente publique sur les CRU (contenant à remplissage unique) elle, s’applique à des contenants remplis une seule fois avant d’être envoyés au recyclage.

En effet, la multiplication des types de formats de contenants est venue complexifier la situation, explique d’emblée Marie-Ève Myrand, qui raconte qu’elle avait elle-même compté 15 contenants différents en moins d’une minute plus tôt dans la journée, alors qu’elle était de passage chez un détaillant. «Dans les faits, il y a actuellement très peu de CRM qui sont reconnus par Recyc-Québec : la bouteille classique 341 ml, la 500 ml ALE et la BN050.» Le rôle de l’AMBQ là-dedans est de soutenir ses membres microbrasseurs en tentant aussi de freiner la multiplication des contenants pour ainsi faciliter la vie des détaillants.

«Recyc-Québec est une organisation partenaire, pas juste un régulateur, et elle s’est confessée de n’avoir pas nécessairement joué le rôle qu’elle devait jouer, affirme Marie-Ève, ce qui explique en partie le laisser-aller dans l’industrie. Alors, on s’est réunis et on a commencé par la base, c’est-à-dire par sensibiliser tous les acteurs», précise celle qui patauge chaque semaine dans ce dossier complexe depuis son arrivée à la barre de l’AMBQ, il y a bientôt deux ans.

Des détaillants lèvent le drapeau depuis quatre ans parce qu’ils en ont assez de voir traîner et s’empiler des tonnes de bouteilles de formats disparates que certains brasseurs et/ou livreurs refusent de ramasser. Certaines microbrasseries se plaignent également de ramasser et devoir gérer bien plus de retours que ce qu’ils ne mettent en marché pendant que d’autres s’en sauvent… «Si une micro ne retourne jamais chercher ses contenants, elle se met un 20 ou 30 sous de plus dans les poches parce qu’en la ramassant à sa place, c’est une autre micro qui rembourse le détaillant… Ce n’est pas toujours de mauvaise foi, mais il est sûr qu’il y a un débalancement dans le système.»

En 2017, l’AMBQ a donc répondu à l’appel de quatre ou cinq micros pour trouver des solutions à cet enjeu pour toute l’industrie qu’est la gestion des contenants.

La création d’un CRM officiel

Chapeautées par leur association, des microbrasseries se sont rassemblées pour développer une convention privée pour la bouteille de 500 ml ayant pour but de partager les frais. «Cela fait un an qu’elle est en fonction et en gros, c’est une convention qui roule bien et pour laquelle on compte désormais une quarantaine de signataires.» Un autre CRM officiel était d’ailleurs effectif au 1er octobre pour la bouteille BN050, auxquelles recourent notamment les microbrasseries Broadway et Le Castor. «Beaucoup de microbrasseries ont des petits volumes de production et distribuent chez 200 à 300 détaillants spécialisés. Alors, si une micro est la seule à utiliser un contenant, les chances sont qu’il se ramasse ailleurs et que personne ne le ramasse», illustre-t-elle.

Cette année encore, la gestion des contenants fera l’objet d’un atelier au congrès de l’AMBQ au Centre des congrès de Québec, les 26, 27 et 28 novembre prochain. Des conventions privées se mettent en place et la directrice générale assure qu’une plus grande proportion de microbrasseries font dorénavant leur déclaration annuelle à Recyc-Québec et comprennent enfin que cela fait partie de leurs obligations. «Déjà, au Québec, on est passé de une à deux compagnies de lavage de bouteilles, donc on ne parle plus de monopole. Et globalement, il y a un dialogue entre tous les joueurs: laveurs, l’AMBQ et l’ABQ, les microbrasseries et Recyc-Québec. Le sujet n’est pas très populaire, mais on est tous capables de discuter ouvertement des enjeux communs», termine Mme Myrand, en précisant que les conventions ne sont pas parfaites, mais elles viennent certainement améliorer la question de la gestion des contenants. Pour l’AMBQ, cette solution de concevoir des conventions privées est clairement un virage vers l’auto-gestion et elle compte poursuivre concrètement ses efforts en ce sens.

Patrice Léger-Bourgoin assure lui aussi que chacun des intervenants dans le dossier travaille à améliorer la situation. Si la DG de l’AMBQ avance que ce n’est souvent pas par mauvaise foi, mais par méconnaissance du dossier que certaines microbrasseries ne suivent pas les règles, le président de l’ABQ lui, affirme que le problème n’est pas tant dans la multiplication des formats, mais au niveau des délinquants récalcitrants qui ne veulent simplement pas s’engager et payer pour faire ramasser leurs contenants vides. «Normalement, une brasserie est sensée de repartir avec autant de contenants qu’elle aura livrés.» Il faut croire que si tout le mode respectait cette règle, on n’en serait pas là…

Il cite l’exemple d’un brasseur éloigné des grands centres qui met en marché une bouteille non standard recouverte d’une pellicule en thermoplastique et qui ne veut pas s’organiser pour récupérer ses contenants. «La première fois, peut-être que le consommateur va acheter sa bouteille parce qu’elle est différente, voire originale, mais la deuxième fois, il va plutôt l’acheter parce qu’il a aimé son contenu, explique celui qui croit qu’une brasserie ne gagne pas, à long terme, de fonctionner avec des contenants hors norme.» D’autant plus que les détaillants eux, vont se tanner de voir des bouteilles ramasser la poussière dans leur backstore et ne voudront peut-être plus faire affaire avec une microbrasserie qui ne respecte pas les règles.

Une affaire de moyens?

Pour l’ABQ, il ne s’agit pas toujours d’une affaire de moyens des grandes [brasseries] versus les petites… «Il est vrai qu’il reste encore beaucoup de travail de sensibilisation à faire dans le milieu, mais ce n’est pas tellement vrai qu’il s’agit d’une question de moyens, car il existe des solutions. D’ailleurs, l’AMBQ a mis des heures là-dedans et la situation est beaucoup moins chaotique qu’il y a deux ou trois ans», démontre M. Léger-Bourgoin, qui n’a pas manqué de souligner l’engagement et le bon boulot de Marie-Ève Myrand et ses pairs à plusieurs reprises au cours de la discussion.

Le problème majeur aux yeux de l’association qui représente les Labatt, Molson Coors et Sleeman, c’est ce qu’il appelle les «faux» CRM, soit quand une brasserie fait croire à Recyc-Québec qu’elle recoure à des contenants CRM, alors qu’en réalité elles les traitent comme des CRU et finalement ne les ramassent pas. «Le système est complexe et il n’est pas parfait, ça, tout le monde sait le reconnaître. Mais, ce qui est le plus malheureux, c’est qu’on a affaire à des délinquants récalcitrants. Notre système a atteint ses limites, poursuit-il. Bien qu’il s’agisse d’une nette minorité qui pose problème, nos membres sont tannés de ramasser les bouteilles des autres et que ça leur coûte des millions parce que certains récalcitrants ne sont pas enregistrés correctement», a-t-il de nouveau martelé.

Car, l’enjeu de leur côté, c’est que les brasseries dépensent des sommes exorbitantes pour gérer un lot de bouteilles qui ne devraient pas se retrouver chez eux, dans des formats différents de ce qu’ils vendent et distribuent, et souvent enfouis dans des caisses qu’ils récupèrent alors que nul n’est tenu de récupérer un contenant qui fait obstacle à son fonctionnement. Ces brasseries sont contraintes à piger dans leurs poches pour acquérir plus d’espace d’entreposage et assurer le transport vers les centres de recyclage, en plus de devoir embaucher du personnel à temps plein pour retirer manuellement ces bouteilles du lot. Et Recyc-Québec ne veut pas les rembourser… Avec raison, avoue M. Léger-Bourgoin.

Maintenant, pour 2019, l’ABQ veut aller plus loin et faire en sorte que tout le monde prenne ses responsabilités. Les différentes parties ont déjà été en mesure de trouver des solutions ensemble, alors il y a certainement de l’espoir…