Les concours de bières, ça fait des siècles que ça existe et ça fait des siècles que ça fait vendre. Heineken l’a très bien compris en indiquant, encore aujourd’hui sur ses bouteilles et canettes, qu’elle a gagné la première place d’un concours à Paris en… 1875. Mais est-ce que les gagnants des concours de bières ne sont pas, tout simplement, les gagnants d’un concours de circonstances?

À l’instar du domaine du vin, plusieurs concours internationaux existent dans le domaine de la bière. Le World Beer Cup (États-Unis), organisé par la Brewers Association depuis plusieurs années, est considéré comme le concours le plus rigoureux et crédible dans le domaine. Ainsi que le World Beer Awards (Angleterre) qui décerne ses médailles chaque année à Londres et qui est en train de se tailler une belle place dans le cercle très restreint des concours que les brasseries impriment sur leurs bouteilles. Mais il en existe bien d’autres, comme le Brussels Beer Challenge (Belgique), l’European Beer Star (Allemagne), l’International Beer Cup (Japon), sans compter tous les concours nationaux, provinciaux et régionaux.

La bière, un produit bien trop fragile

Tous les concours de bières se déroulent à peu près de la même façon. Plusieurs tables de jury sont réunies dans une même pièce et chacune doit juger une sélection d’environ 20 à 30 bières à chaque session. Il y a souvent deux sessions par jour, soit l’équivalent de 40 à 60 bières par jour. La table de jury juge le plus souvent la même catégorie de bières en même temps, mais pas forcément toutes les étapes jusqu’à la finale d’une même catégorie.

Le service de la bière se fait dans une autre salle puisque les produits sont dégustés à l’aveugle, seule la catégorie est connue. D’ailleurs, il n’est pas rare d’avoir des bières déclassées, car celles-ci sont inscrites dans la mauvaise catégorie. Les bières sont servies par lots de 10 à 15 bières au maximum, surtout en début de concours puisque de nombreuses bières peuvent concourir dans la même catégorie. Le juge se doit de déguster toutes les bières, prendre des notes, réaliser un pointage et appliquer son jugement. Techniques et méthodes qui nous proviennent des concours de vins ou d’alcools, par exemple.

En tant que professionnel du monde de la bière, recevoir une invitation à juger dans ces concours est une marque de reconnaissance de vos pairs. J’ai été invité à de très nombreux concours et ce serait de la fausse modestie de ma part de vous dire que j’y allais à reculons. Bien au contraire, c’est l’occasion parfaite de croiser des collègues et amis professionnels et de partager une passion commune : la bière. La même passion pour la bière qui m’a convaincu de ne plus y aller, car la bière est un produit bien trop fragile.

  • Les concours internationaux se situent partout dans le monde, les bières sont trop souvent transportées et stockées sans contrôle de température, attendant quelques semaines dans des entrepôts et ayant parcourus des milliers de kilomètres. Ce dont certains styles de bières fragiles, comme les Pils, ne se relèvent pas.
  • La bière est servie bien longtemps à l’avance. La bière chanceuse qui sera dégustée en début de session sera fort probablement plus fraîche que la bière qui attendra sur la table du jury quelques minutes de trop. C’est une réalité bien connue des concours, nous demandant très souvent de ne pas déguster les bières dans le même ordre que nos collègues.
  • Les sessions sont longues et le palais est grandement sollicité par de très nombreuses bières. La fatigue frappe bien plus souvent les juges qu’on ne le pense. Je n’ai pas fait un concours où je n’ai pas entendu des juges s’exprimer sur la qualité globale des bières, les arômes intenses de la dégustation et j’en passe.
  • Même si plusieurs techniques – pain, café, eau – sont proposées pour remettre le palais à zéro, la bière dégustées est forcément influencée par la bière dégustée juste avant. En tant que chef de table, il m’est arrivé à plusieurs reprises de servir des bières dans des ordres différents pour constater un résultat différent.

Il est donc bien difficile de garantir qu’un même lot de bières, servi dans un ordre différent à un même jury, aurait le même pointage. Il y a tellement de facteurs qui sont hors de contrôle du brasseur et du juge qu’au final, gagner un concours de bières, c’est surtout gagner plusieurs concours de circonstances.

N’oublions pas également que le jury est invité à ne juger que les bières qui ont été expédiées au concours. Le sérieux d’un concours sera évalué, entre autres, à sa capacité à diffuser le nombre de bières dans chaque catégorie. Gagner le titre de « meilleure bière au monde » c’est bien beau, mais si la catégorie ne comptait que cinq bières, la compétition est bien loin de la réalité du marché.

Et si on soulignait le métier?

Connaissez-vous le concours international du pain? Bien sûr que non, il n’existe pas. Le pain étant un produit si fragile qu’il serait très difficile de faire voyager les meilleurs pains du monde. On préfère souligner le travail du professionnel devant un jury. Je crois sincèrement que la bière, ce pain liquide, pourrait profiter d’une tribune tout aussi intéressante. Je vous entends déjà me dire que la fabrication du pain est beaucoup plus courte que celle de la bière et vous avez raison.

Mais ne serait-ce pas intéressant d’avoir un concours de bières qui ressemblerait bien plus au Guide Michelin qu’au Concours International des Vins? Allons juger directement à la source, là où la bière est la plus fraîche. Un concours qui regrouperait des juges sélectionnés et où seraient dévoilées chaque année, les meilleures bières et brasseries. C’est avant tout une question de reconnaissance et de savoir-faire.