Lorsque Josef Groll a servi sa première Pilsner en 1842, personne n’a fait de selfie pour propager la bonne nouvelle. Il a fallu presqu’un siècle à celle-ci pour se faire connaître en Europe occidentale.

Mais sa très longue escapade à travers villes et villages et son succès presque instantané à chaque endroit où elle était servie, a fait de la Pilsner la mère de tous les styles. À tel point que de très nombreuses brasseries ont brassé des bières de couleur similaire pour contrer l’incroyable raz-de-marée que la Pilsner a créé. Elle a pris le temps de conquérir les palais des consommateurs, un verre à la fois, un village à la fois. Un phénomène tel qu’aujourd’hui, on associe la Pilsner à de la bière douce, facile à boire et on y fait souvent référence uniquement par sa couleur « blonde ». Elle fut si populaire qu’elle a même réussi à créer un vent de panique dans les couloirs des abbayes trappistes si conservatrices, brassant de la bière brune de moins en moins en vogue.

Il y a plus de 30 ans, lorsque Boréale a brassé et embouteillé pour la première fois une bière de couleur rousse, inspirée du style Red Ale; elle était la seule à proposer ce style de bière. Ces dernières années, plusieurs jeunes brasseries ont également proposés une Rousse dans leur gamme de bières. La Boréale Rousse était-elle la source d’inspiration? Quelques aveux de brasseurs me laissent croire qu’elle a vraiment influencé le profil aromatique des rousses du Québec. Peut-on parler de style? J’aime poser la question dans mes conférences. Puisqu’après tout, un style peut être une couleur et une couleur peut être un style. L’histoire nous l’a d’ailleurs démontré très souvent.

Comment se créent les styles

Vous l’aurez compris, le style de bière est une série de circonstances favorables à la création d’une tendance qui deviendra par la suite une référence. Et le monde de la bière est rempli d’anecdotes et de circonstances qui ont créé des styles, reconnus pour leurs origines, leurs matières premières ou leur savoir-faire. D’autant plus qu’il n’existe aucune autorité internationale qui chapeaute le tout. Les brasseurs sont libres de faire ce qu’ils veulent et comme ils le veulent. Achetez donc quelques Pale Ale différentes et comparez-les à l’aveugle, vous aurez des bières aux profils si différents. C’est surtout ça la culture bière. Qui a le dernier mot? Le consommateur. Depuis l’origine de la bière, il définit ce qui est tendance et ce qui ne l’est pas. Plusieurs initiatives de création de styles de bières de toutes pièces ont échoué, le consommateur n’ayant tout simplement pas suivi.

Un mode de consommation qui change

Depuis l’arrivée des réseaux sociaux, notre attitude vis-à-vis la bière a considérablement changé. Alors qu’auparavant il était nécessaire d’attendre l’arrivée d’une nouvelle bière dans son bar pour la déguster, l’apprécier et, forcément la juger, il est dorénavant beaucoup plus facile de s’informer des nouveaux projets et des nouvelles tendances en suivant quelques groupes et communautés bien informées. Les brasseries le savent et certaines n’hésitent pas à utiliser les réseaux sociaux pour essayer de créer un buzz. Souvent ça ne fonctionne pas, mais parfois oui.

Il a fallu plus de 10 ans à la New England IPA pour s’imposer comme style tendance ces dernières années. Il a fallu moins de 10 mois à la Brut IPA pour devenir le nouveau style tendance; une nouvelle référence ou un phénomène de mode?

Autopsie d’un nouveau style créé de toute pièce

Direction la Californie, à San Francisco. Un jeune brasseur, Kim Sturdavant, a l’idée de brasser une India Pale Ale en y ajoutant des enzymes pour en diminuer le taux de sucre; celles-ci étant habituellement utilisées dans des bières plus riches. Sa bière, il la voulait très légère. Le gâteau de céréales est composé de malt d’orge pâle, de riz et de maïs. Le résultat : une bière très légère et très sèche, avec une carbonatation fine; choix du brasseur à l’enfutage. Quelques bons commentaires plus tard, la mode était lancée. Ce jeune brasseur venait d’inventer – définition et description incluse – un nouveau style de bière.

Si Sturdavant avait été au fin fond de la campagne de San Francisco au 19e siècle, personne n’en aurait entendu parler. Mais la force des réseaux sociaux a fait le reste. On brasse de la Brut IPA jusqu’au sud de la France et tous les groupes d’amateurs de bière en ont entendu parler. Au Québec, la mode n’est pas encore très populaire. Soyons patients.

Il est fort intéressant de voir évoluer si rapidement cette culture bière qui va de plus en plus vite. C’est très stimulant, le terrain de jeu grandit à vue d’œil, à chaque gorgée de bière. Mais n’avons-nous pas sauté à pieds joints dans une certaine culture de l’éphémère? Après l’IPA Milkshake, bien ronde et sucrée, voici la Brut IPA, l’antithèse du genre.

La culture bière roule à plein régime. Les brasseurs débordent de créativité et les consommateurs raffolent de nouveautés. Continuons à en profiter en toute sincérité. Mais soyons sur nos gardes : les produits à la mode, dans le marché des alcools et spiritueux, n’ont jamais été de grands ambassadeurs. On boira encore de la Pilsner dans 100 ans, mais j’en suis moins convaincu pour la Brut IPA.