Ovi et Monica Bercan forment le sympathique couple derrière la mystérieuse brasserie Kruhnen de Blainville qui se démarque depuis 2012 par ses bières aux touches distinctives et leurs noms parfois étranges qui subjuguent l’amateur de bière. Relativement petite, la brasserie en est fière et elle compte d’ailleurs le rester. C’est néanmoins toute une histoire qui se cache derrière cette brasserie de banlieue et c’est en Transylvanie que celle-ci puise ses origines.

Ovi est originaire de Brasov, plus communément appelé Kruhnen, l’une des sept villes fortifiées de la Transylvanie connue notamment en raison de son célèbre roi, Vlad Tepes alias Vlad l’Empaleur, voire Dracula. C’est alors qu’il étudie en génie mécanique là-bas qu’il fait la rencontre de Monica qui devient rapidement sa douce moitié. En tant qu’étudiants, le couple est engagé dans la révolution de 1989 en Roumanie qui vise à renverser le communisme et donner un nouvel espoir aux jeunes roumains étouffés par un système qui les contraint.

«Certains de nos amis ont été tués ou blessés et malgré l’apparence de victoire, les choses n’ont pas changé comme on le voulait», raconte Monica. Durant les années qui suivent, le couple a espoir que cela change, mais en 1997, ils se résignent et décident de quitter le pays qu’ils adorent pour un futur meilleur avec leur jeune bébé de six mois.

Les défis de l’intégration

Dès leur arrivée à Montréal, avec 2000 $ en poche, le couple est heureux de se reconnaître dans la culture québécoise. «On a trouvé que les Québécois nous ressemblaient et on avait beaucoup de choses en commun», poursuit Monica. Ovi a entrepris des études et s’est rapidement trouvé un travail chez Lester où son expérience en usine dans le domaine alimentaire lui servira plus tard.

Pour Monica, le tout est un peu moins évident puisqu’elle ne parle pas français. Elle doit faire une croix sur la psychologie, son domaine d’études, et s’efforce d’apprendre le français à travers un cours d’intégration destiné aux immigrants. Elle se dirige éventuellement vers l’administration.

«C’est difficile d’arriver dans un nouveau pays dont on ne connaît pas la langue et de repartir à zéro. Au début, on n’est pas en confiance et donc pas très porté à aller vers les gens. Par chance qu’il y avait ce cours d’intégration», indique-t-elle.

Le couple a quelques amis au Québec et passe les premiers temps avec la communauté roumaine. Ovi s’intéresse de plus en plus à la bière et décide de s’acheter un petit système de brassage. «J’ai demandé à Monica si je pouvais m’acheter un jouet… Heureusement qu’elle a dit oui!», lance Ovi.

De la terre à la couronne

Quelques années plus tard, avec le soutien de deux amis actionnaires silencieux, un Texan et un Breton, Ovi et Monica se procurent un système de brassage de plus grande envergure et démarrent leur propre brasserie. Kruhnen débute officiellement ses activités en 2012 sous le modo «De la terre à la couronne» inspiré par la légende d’un roi de Transylvanie qui a jeté sa couronne au sol en pleine bataille afin que l’armée adverse ne puisse le reconnaître.

«Lorsqu’on a ouvert la brasserie, on a découvert un autre monde. Les frères Atman nous ont d’abord contactés pour venir faire un reportage sur nous.On ne connaissait personne dans le milieu, on n’avait personne pour nous donner un coup de main», se remémore le couple. Ils se lient rapidement d’amitié avec les Atman, David et Alex, qui les conseillent et les aident à s’intégrer dans le milieu. David collabore toujours avec la famille pour les questions d’infographie et de marketing. D’ailleurs, c’est avec le bébé du couple, Lance Bercan, qu’il travaille pour créer les étiquettes de Kruhnen. Ce dernier a bien grandi et s’avère aujourd’hui l’artiste illustrateur de la brasserie.

Des bières distinctes

Les deux premières offrandes de Kruhnen ont été une ambrée à l’épice secrète et un Stout qui deviendront respectivement la Der Drachenorden (L’Ordre du dragon) et la Schwarze Kirche (L’Église noire). «L’une des premières critiques faites sur ratebeer.com a été dévastatrice et vraiment méchante; Ovi a été ébranlé et est même tombé malade», raconte Monica. «Heureusement, quelque temps après, un certain MartinT a également fait une critique des bières sur ce même site en indiquant qu’elles n’avaient pas de défauts et qu’il les avait bien appréciées. À partir de là, les produits se sont mis à fonctionner», poursuit-elle.

Rapidement, Kruhnen lance la Transylvanian Pale Ale, son interprétation d’une IPA agrémentée d’une touche aromatique distinctive qui met leur fameuse épice secrète à l’avant-plan. La bière connaît un franc succès dans les quelques établissements spécialisés qui la proposent à leurs clients, notamment William J. Walter de Blainville, l’un des tout premiers à donner une chance à la brasserie. À peine quelques mois plus tard, c’est la Draconic Transylvanian Pale Ale qui fait son apparition sur les tablettes et qui devient la DIPA de prédilection pour plusieurs amateurs du style. Depuis, la brasserie a ajouté plusieurs délicieuses recettes à son palmarès.

Malgré la charge de travail, le couple adore accueillir les amateurs ainsi que les curieux à la brasserie. S’il n’est malheureusement pas possible de boire sur place, puisque la brasserie n’a pas de salon de dégustation, rassurez-vous, Ovi et Monica vous réservent leurs Jeudis portes ouvertes entre midi et 19 h pour des visites des plus accueillantes.

La signature Kruhnen

Outre l’épice secrète qui agrémente quelques bières, la marque de la brasserie se traduit par des bières aromatiques et parfumées, équilibrées et plutôt sèches qui se laissent boire très facilement, peu importe leur taux d’alcool. Mais ce dont les produits ne peuvent témoigner, c’est la gentillesse et la générosité d’Ovi et de Monica qui marquent quiconque a la chance de les rencontrer et de partager un moment avec eux.

C’est à se demander si c’est le couple qui a été chanceux de tomber dans le milieu de la bière québécoise ou si ce n’est pas plutôt le milieu de la bière québécoise qui a eu de la chance de les avoir parmi eux. Pour moi, l’épice secrète de Kruhnen, c’est Ovi et Monica.