En 1808, le voyageur britannique Hugh Gray écrit dans ses Letters from Canada que l’orge du Canada fait du très bon malt et que le sol est propice à la cultivation du houblon. Gray souligne que plusieurs brasseries ont été érigées pour y fabriquer de l’ale, autant pour la demande domestique que pour l’exportation aux Antilles. Deux de ces brasseries se situent à La Prairie sur la rive sud de Montréal.

La Prairie ville frontière

La Prairie est peut-être l’endroit au Québec qui s’approche le plus d’une ville frontière comme on en trouve dans les vieux Western de John Wayne. Jusqu’à l’inauguration du pont Victoria en 1860, La Prairie est un lieu de transit important. Depuis le XVIIIe siècle, c’est de là que partent ou arrivent les embarcations reliant l’Île de Montréal à la vallée du Richelieu et, via le Lac Champlain et l’Hudson River, la ville de New York.

C’est à ce titre que le premier chemin à vapeur en Amérique du nord britannique est inauguré en 1836. Les lattes de bois reliant La Prairie à Saint-Jean-sur-Richelieu sont inaugurées. La Prairie, c’est aussi une ville cosmopolite, malgré sa taille (267 habitants en 1831). Canadiens français, Britanniques, États-uniens, Allemands ainsi qu’Amérindiens s’y côtoient au quotidien. C’est aussi une ville de garnison et une étape obligée pour les déserteurs fuyant vers les États-Unis.

Une constellation d’auberges et un chapelet de casernes

En 1808, les bateaux à vapeur accostent pour la première fois de l’histoire aux quais de La Prairie. C’est le début d’un boom. Au recensement de 1831, on compte 68 aubergistes pour 19 282 habitants dans le district de La Prairie (village de La Prairie; Saint-Constant, Saint-Remi, Saint-Philippe, etc.) Le village seul abrite 22 auberges, soit une pour 22 habitants. La guerre de 1812 amène l’Empire britannique à investir dans la défense de ses possessions nord-américaines.

Durant les années 1820 et 1830, d’importants chantiers militaires sont entrepris. En plus des citadelles de Québec, Montréal et Halifax, on entreprend de bâtir une série de casernes sur la route menant vers les États-Unis. La Prairie accueille la sienne, Blairefindie, à mi-chemin entre La Prairie et Saint-Jean-sur-Richelieu et, bien sûr, le Fort Lennox sur l’Île-aux-Noix, sur le lac Champlain. Tous ces soldats – deux ou trois centaines d’hommes – ont très soif. La bière fait partie de la ration ordinaire du soldat. Bref, La Prairie c’est un lieu de transit, de commerces, de voyageurs. Qui dit voyageurs et soldats, dit auberges, tavernes et hôtels; qui dit auberges, dit alcools et bière.

Dunn’s Brewery

Bien que l’imposant bâtiment de pierre soit encore debout sur le Chemin du Sault-Saint-Louis, peu de renseignement subsistent de la brasserie fondée en 1790 par l’Écossais Thomas Dunn. En 1808, ce sont ses fils, John et James qui reprennent les opérations. La « Thomas Dunn & Sons Brewery » déménage ses opérations sur la rue Notre-Dame à Montréal. Mais ce n’est pas la fin des opérations brassicoles à La Prairie.

La brasserie Laprairie

L’Américain Abner Bagg s’installe à La Prairie vers 1798. Il loue en 1810 la taverne du Mile End sur l’île de Montréal. D’abord chapelier, Bagg diversifie ses opérations. En 1817, il est l’un des premiers actionnaires de la Banque de Montréal. Vers 1820, il met la main sur une brasserie à La Prairie. La fait-il construire de but en blanc? Certains indices tendent à le faire penser. Un plan d’arpenteur de 1823 représente une malterie et une brasserie sur le bord du fleuve Saint-Laurent, non loin des baraquements des militaires sur la route menant à Chateauguay. Les livres de compte de la brasserie indiquent des dépenses associées à la construction de bâtiments en 1821. La brasserie s’approvisionne en orge auprès de cultivateurs des environs auxquels elle fournit les semences au mois de mars pour une récolte au mois d’août.

Un réseau local

En 1831, on recense quatre brasseurs résidant à La Prairie : James Potter, Charles Bradford, James Gillard, et Joseph Burlingham, indiquant peut-être la présence de deux brasseries sur le territoire. Burlingham est celui qui administre les livraisons de la Brasserie Laprairie. Les affaires sont modestes, mais régulières. Au moins huit aubergistes du village et des environs se rencontrent sur cette route régulière. On y retrouve des Francophones et des Anglophones. Ils commandent en moyenne entre cinq à sept tonnelets de Ale chaque mois.

On retrouve aussi des particuliers, probablement des marchands, qui achètent ponctuellement quelques bouteilles ou plusieurs tonnelets (keg) voire un tonneau (cask). On consigne, comme pour les livreurs d’aujourd’hui, le retour de tonneaux et des bouteilles. Certaines choses ne changent pas…

À lire pour en savoir plus :

  • Musée McCord, Fonds de la famille Bagg, Brasserie Laprairie. – 1821-1832. – (P070/A2) – numérisé disponible en ligne.
  • Merill Denison & Léon Trépanier, The Barley and the Stream: The Moslon Story, McClelland and Steward Limited, 1955.