Croyez-le ou non, l’ambassadeur et sommelier en bière de Sleeman-Unibroue a mis du temps pour aimer sa douce moitié. «Mais, à 16 ans, tu n’as pas le choix : tu bois de la bière. Alors, plutôt que de boire de la Labatt, de la Molson ou de la O’Keefe comme tout le monde, je buvais de la Black Label», avoue le passionné à l’âme un peu rebelle qui approche la cinquantaine. Et comme il voulait toujours faire différent des autres, il s’est finalement tourné vers les bières importées.

«Je suis un partisan de la bonne bière… et la bonne bière, c’est la bière que tu aimes.»– Sylvain Bouchard, sommelier en bière chez Sleeman-Unibroue.

Une fois sa curiosité bien piquée, il s’est épris fougueusement des anglaises et des allemandes, puis devint éventuellement un bon client de la SAQ rue Saint-Denis qui proposait vers 1995, soit «bien avant son temps», une sélection intéressante d’importées.

Un jour tandis qu’il attendait sa blonde studieuse au défunt Grimoire de l’UQAM, il fit connaissance avec La Belle Gueule, une nouvelle bière ne découlant ni du patrimoine de Labatt ni de Molson. Voilà qui fut sa révélation, quelques verres plus tard! «C’est d’ailleurs grâce aux étudiants que les microbrasseries se sont fait connaître, affirme-t-il. La preuve, chaque institution avait son pub; l’Université Laval avait L’Inox, l’UQAM et le Cégep du Vieux-Montréal le Cheval Blanc et plus tard l’Amère à Boire, Bishop le Lion’s pub à Lennoxville…».

Lui, qui était moins studieux, faisait ses tournées ponctuelles à La Cervoise, au Sergent Recruteur – le premier à servir depuis un cask à pompe – et, au Cheval Blanc. Sa passion prenait du galon. Il s’est alors mis à brasser pour le plaisir, puis à acheter tous les livres traduits de l’allemand et l’anglais vers le français jusqu’au jour où il tomba sur l’œuvre Ale, lager et lambic : la bière, de Mario D’Eer, «un québécois qui tripe et qui, en plus, parlait de produits qui se retrouvaient ici», qui a trôné longtemps sur sa table de chevet. «Certains lisaient Reader’s Digest, d’autres Archies, moi je lisais Mario D’Eer!»

Sylvain raconte un souvenir précieux qui remonte à l’adolescence, alors qu’il rentrait d’une rencontre avec l’orienteur. «J’ai annoncé à ma mère que j’allais devenir chef cuisinier. Déçue, elle m’a répondu : “quoi, tu veux faire de la sauce spaghetti dans un hôpital? Tu peux faire ce que tu veux; tu es intelligent, tu aimes le monde, tu as une éloquence incroyable… et tu veux te cantonner derrière un fourneau?”» Bière, bouffe, histoire, voyages… Finalement, ses passions auront eu raison de sa carrière. «La bière est partout dans le monde, à travers les cultures et toujours au cœur des réjouissances et des rassemblements… Et elle correspond à plusieurs aspects fondamentaux de ma personne», précise celui qui s’avoue vraiment privilégié de pouvoir rassembler toutes ses passions dans un seul travail.

Le grand saut chez Unibroue

En 2001, alors aux rênes d’un pub en Mauricie qu’il avait fondé avec des amis et où les gens pouvaient rouler pendant une heure pour venir déguster l’une des 25 bières disponibles, il eut vent qu’Unibroue cherchait un représentant pour la région. Interpellé par l’offre, il fit part de son intérêt au représentant de l’époque, qui s’adressa aussitôt au siège social pour présenter la candidature de celui qu’il considérait comme une encyclopédie ambulante.

En entrevue dès le lendemain coup sur coup avec les ressources humaines et le directeur des ventes, Sylvain, pour qui Unibroue s’agissait d’un beau véhicule du patrimoine, racontait l’histoire de la Blanche de Chambly et de La Fin du Monde sans prétention, mais avec la passion et l’éloquence qu’on lui connaît. Il ne suffit que de quelques heures pour qu’André Dion lui passe un coup de fil à son tour pour le convoquer en rencontre. Assis devant le fondateur d’Unibroue, le passionné pour le moins audacieux lui déclarait aussitôt qu’il se voyait un jour à sa place, assis dans un avion, à faire le tour du monde comme ambassadeur de la marque.

Pendant quelques années, Sylvain a travaillé fort pour transformer les mentalités et élargir l’offre brassicole dans les supermarchés. Quand on ne lui répondait pas «on n’en vend pas, de la bière importée», on lui répliquait «la bière à Charlebois, ça ne se vend pas.» Mais, grâce à sa détermination et ses talents de communicateur, il a su relever le défi! Jusqu’à ce qu’en 2009, on lui propose un poste de deux ans comme sommelier en bière… Et voilà maintenant 10 ans que ça dure!

Une journée dans la vie du sommelier

Le quotidien de Sylvain Bouchard est loin d’être ennuyeux. «L’élaboration d’un nouveau produit prend du temps, explique-t-il, entre deux gorgées de L’Éphémère Fraise & Rhubarbe, dont il a goûté la première batchtest en janvier. Environ trois mois avant la sortie d’une bière, je m’installe chez moi pour déguster tranquille avec une fiche technique et je prends des notes, par exemple sur l’effervescence, le nez, la finale, etc. Je travaille aussi avec des chefs pour créer des plats, je pense à des accords potentiels avec un fromage ou un chocolat, puis je développe deux ou trois idées de cocktails avec des mixologues.»

Une anecdote cocasse qu’il aime partager c’est la fois où il travaillait de la maison tandis qu’il «gardait» son fils et un ami pendant un congé d’école. «J’avais complètement investi la cuisine avec des bières et des fromages et quand la mère du petit est venue le chercher, elle m’a jeté un de ces regards! Je lui ai dit : “Désolé, c’est mon travail, j’ai beaucoup goûté, mais j’ai très peu bu!”»

Chroniqueur à ses heures, le sommelier en bière est reconnaissant envers son patron qui lui a toujours laissé la latitude de parler aussi d’autres produits de l’industrie. «Parce qu’il n’y a pas qu’Unibroue qui brasse de bonnes choses!» D’ailleurs, côté goût, Sylvain s’avoue très classique. «Je reconnais le génie créatif des microbrasseries, mais si je bois une Weizen, je n’ai pas envie de goûter du citra là-dedans!» Ses styles préférés? Les Saisons typiques belges et les Stout. «Mais, la meilleure bière au monde, c’est celle que tu aimes.»