Il y a présentement un peu plus de quarante permis de distillation qui ont été délivrés par la Régie des alcools des courses et des jeux (RACJ). « 27 de ceux-ci sont membres de l’Association des Microdistilleries du Québec (AMDQ) », est fier de dire son président, Stéphan Ruffo. On voit bien l’engouement des entrepreneurs, mais qu’en est-il du public?

«Oui, on sent l’engouement des consommateurs québécois», ajoute Stéphan Ruffo. La Société des Alcools du Québec (SAQ) annonçait d’ailleurs dans son rapport annuel 2015-16, le plus récent, que les ventes de spiritueux québécois avaient crû de 22 % pour atteindre les 627600 litres, ce qui représente 2,73 % du marché. On note au passage que les spiritueux du terroir ont la cote, tant au Québec qu’à l’international.

« Actuellement la SAQ offre une centaine de spiritueux d’ici et de nouveaux s’ajouteront à la liste bientôt » – Linda Bouchard, agente d’information à la SAQ

L’engouement par l’innovation et la diversification

La distillerie Mariana de Louiseville a, pour sa part, décidé de s’aider en créant elle-même de l’engouement. «Nous sortons plusieurs produits afin que les consommateurs s’intéressent aux spiritueux du Québec et non à une seule catégorie», indique Jonathan Couturier. Elle se positionne donc en leader et espère ainsi être en mesure de bien profiter de ce qui s’en vient.

«Présentement, il y a 18 microdistilleries qui proposent 15 gins à la SAQ. Il arrivera un moment où il pourrait y avoir saturation», s’inquiète, pour sa part, Joël Pelletier, copropriétaire et amiral de la marque Distillerie du St. Laurent. «Il faut innover et diversifier», ajoute-t-il.

Il est d’ailleurs en train de mettre sur pied, avec d’autres joueurs du marché, un projet qui devrait mener à une appellation contrôlée autour du distillat de l’érable. «On ne parle pas ici d’un produit aromatisé, mais d’un véritable nouveau type de spiritueux. C’est encore embryonnaire, mais on travaille déjà sur un cahier de charge.», précise-t-il. L’Acérum de la Distillerie Shefford, disponible à la SAQ, en est un premier résultat.

Ici et ailleurs

«Le marché du Québec est un marché de volume. Au Nouveau-Brunswick, il est possible de vendre à la distillerie depuis 2012. La société d’État s’y prend une marge moins importante qu’au Québec», explique Jonathan Roy de la Distillerie Fils du Roy, produisant à la fois au Québec et au Nouveau-Brunswick.

Avec ces revenus supplémentaires, les producteurs néo-brunswickois ont ainsi la chance de réinvestir dans leurs entreprises. Ce qui permet à certaines de grossir pour éventuellement sortir de leur province, comme l’a fait Jonathan Roy.

«Le Nouveau-Brunswick est encore à sa première vague de microdistillerie. Comparable à ce qu’on a eu au Québec lorsque Ungava et Piger ont vu le jour à la SAQ.», opine ce dernier.

On peut donc faire le lien avec ce qui s’est produit ici avec la microbrasserie. «Dans le secteur de la bière artisanale, l’industrie n’a pas vraiment augmenté tant qu’il n’y a pas eu de réduction de taxes», se souvient Peter McAuslan de McAuslan Maltage et distillation. Cela a, selon lui, diminué la barrière à l’entrée, et a conduit à une expansion rapide. «Certaines régions, comme la Nouvelle-Écosse, ont accordé des allégements fiscaux qui ont encouragé leur industrie», ajoute celui-ci.

Et c’est exactement ce dont la microdistillation a besoin présentement.

La croissance à tout prix

Selon Stéphan Ruffo, il faut qu’une distillerie produise 50000 bouteilles par an avant de souffler un peu. Et ce n’est qu’à 100000 bouteilles qu’elle peut véritablement en vivre. «Mais personne ne démarre avec un volume semblable à celui de Seagram. Ce n’est donc pas normal de demander aux distillateurs d’attendre cinq ans avant de se verser un salaire», s’indigne-t-il.

«C’est un travail qui demande beaucoup d’investissement en efforts et en temps. Au début, ce n’est pas vraiment payant» ajoute, pour sa part, Jonathan Couturier.

Selon le président de l’AMDQ, il faut donc mettre en place des mécanismes permettant aux petits de le rester, s’ils le désirent. «Prenez l’exemple d’Auval, ils font des bières débiles! Mais dans l’industrie de la microdistillation, cette production à petite échelle est présentement impossible, ou du moins insoutenable», explique M. Ruffo, toujours actionnaire des Distillateurs Subversifs.

«C’est encore tôt, mais je pense que l’industrie a un bel avenir. Et c’est amusant pour moi d’y participer.» conclut, pour sa part, Peter McAuslan.