La vente de microbrasseries québécoises aux géants conglomérats a fait sourciller toute l’industrie. Alors que rien ne différencie les producteurs indépendants de ceux qui ne le sont pas, le milieu craint que l’image « brasserie-artisanale-fait-local » véhiculée par les multinationales trompe le consommateur moyen, souvent peu informé. Bières et plaisirs est allé enquêter auprès des acteurs du monde de la bière artisanale.

Vous avez envie de déguster une bonne bouteille signée Québec et choisissez, dans la section craft du dépanneur du coin, celle dont la description vous semble alléchante. Une recherche Google vous apprend que, contrairement aux autres petites productions locales, elle fait partie de l’épais portefeuille d’une multinationale. Sauf qu’aucune information sur la bouteille ne précisait son appartenance à un groupe. Et vous avez acheté, sans trop savoir.

«On se fait bombarder de fausses brasseries indépendantes, surtout chez les détaillants non spécialisés qui ne connaissent pas le milieu, déplore Rémy Du Berger, propriétaire de l’Axe du Malt, un dépanneur spécialisé en bières de microbrasseries, à Québec. Le consommateur pense acheter d’un producteur québécois indépendant, mais l’argent ne reste pas au Québec. Et c’est ça qui est dangereux.»

La majorité des buveurs ne suit pas le développement du commerce brassicole et ne sait pas quel géant achète quel petit – à moins de faire partie de la clic des beer geek ou de travailler dans l’industrie depuis plusieurs années. Et la sélection peut parfois être trompeuse pour le consommateur moyen soucieux d’acheter localement.

Cette confusion, la scène brassicole la craint de plus en plus. Notamment depuis l’achat en 2016 d’Archibald par la Brasserie Labatt, mais surtout depuis la vente au groupe Molson Coors, en 2017, de la coqueluche qu’a été Le Trou du Diable (TDD). Une transaction qui a suscité de vives réactions dans la communauté.

Avec un choix qui se multiplie rapidement, plusieurs acteurs du milieu voient la nécessité d’identifier visuellement les producteurs indépendants. «Ça aiderait les néophytes qui connaissent peu l’industrie, mais pour qui encourager de petites entreprises locales est important», souligne Alain Thibault, le sommelier des Brasseurs du Monde, à Saint-Hyacinthe, lui-même consommateur local.

«De plus en plus de jeunes démarrent des microbrasseries ou des brouepubs dans les régions du Québec, et les gens sont fiers de soutenir ces entreprises locales, note Sébastien Gagnon, copropriétaire de la Brasserie Dunham. Dans une perspective strictement économique, il y a une différence entre investir dans un commerce indépendant et dans un conglomérat avec un portfolio à n’en plus finir», insiste-t-il.

Qualité versus indépendance

Ce n’est pas la première fois que le milieu débat l’importance de créer un sceau attestant l’indépendance des brasseries. Lorsque Unibroue a été avalée en 2004 par l’ontarienne Sleeman Brewerie, la discussion a mené à la conclusion qu’avant de certifier le statut commercial, il fallait avant tout s’assurer de la qualité des brasseries.

C’est ainsi qu’environ un an plus tard, l’Association des microbrasseries du Québec (AMBQ) a créé le Programme Qualité, dont l’objectif est de guider les membres de l’association (aujourd’hui au nombre de 85) qui souhaitent implanter les méthodes et outils répondant aux standards de qualité et de salubrité de l’industrie.

«À l’époque, les brasseurs se sont demandé s’ils voulaient le même sceau “indépendant” que le petit qui produit des bières instables et de moins bonnes qualités. Mais l’un ne va pas sans l’autre, et c’est ce que l’AMBQ martèle encore aujourd’hui», explique Francis Foley, coordonnateur du Programme Qualité et cofondateur de la Microbrasserie À la Fût.

Plus récemment, en 2016, l’AMBQ a développé la Certification Qualité, un sceau qui sera éventuellement apposé sur les bouteilles des producteurs ayant implanté le Programme Qualité, pour informer cette fois le consommateur. Afin d’être accrédités, les membres doivent se conformer à la centaine de critères du programme et débourser environ 1500 $. La MicroBrasserie Charlevoix a fait les premiers pas en recevant la certification en juin 2017. Une douzaine d’autres sont en train de suivre, ajoute Francis Foley.

Comme les brasseries doivent être indépendantes pour adhérer à l’AMBQ, ce sceau de qualité, encore sur les tables à dessin, signifiera par défaut l’indépendance d’un produit. Le problème, selon plusieurs brasseurs et tenanciers d’épiceries spécialisées, c’est l’accès limité uniquement aux membres de l’association et, surtout, le long chemin complexe avant d’y arriver.

«On a fait le calcul à l’interne, et il faudrait engager un employé à temps partiel/plein juste pour faire appliquer le programme. Ce serait énormément d’énergie et d’effort», explique Michaël Ruel, l’un des copropriétaires de l’Isle de Garde. Pour cette raison, et parce que leur production en bouteille est minime (environ 2000 bouteilles et canettes par année), la brasserie de Montréal n’adoptera pas le programme.

Comme lui, plusieurs acteurs du milieu souhaitent plutôt avoir un sceau qui indiquerait clairement l’indépendance des brasseries et qui serait accessible à tous, le considérant plus urgent qu’un certificat qualité. L’AMBQ tente pour sa part de clarifier la question, en l’incluant dans son prochain plan stratégique, dont les résultats seront dévoilés au prochain congrès, en automne 2018. «C’est délicat comme sujet, car l’on doit respecter tout le monde, avec leurs avis divergents», souligne Marie-Ève Myrand, directrice générale de l’association.

Plusieurs questions restent encore sans réponse, par exemple : qui orchestrerait un sceau indépendant? Choses certaines, les intervenants sont tous d’accord pour dire que d’avoir plusieurs sceaux sur une bouteille peut rapidement devenir lourd et aller à l’encontre de l’objectif principal qui est d’informer le consommateur.