Atelier 300 250

La lie, ce dépôt de levures au fond d’une bouteille de bière, a longtemps été observée avec méfiance par les non spécialistes. Objet d’inquiétude, surtout parce que esthétiquement imparfaite, elle représente un obstacle à la découverte pour nombres d’amateurs de bière en devenir.

Toutefois, depuis l’arrivée des NEIPA – ces India Pale Ales autant aromatiques que voilées – une véritable folie semble s’être emparée des buveurs de bière de microbrasserie, qu’ils soient des initiés ou des débutants. Certains sont d’avis que ces types d’IPAs inspirées du travail de The Alchemist, Trillium et autres Hill Farmstead jouissent d’un engouement exagéré. Mais on doit réaliser une chose : depuis la révolution microbrassicole de la fin 20e siècle, jamais les bières visiblement embrumées ont autant eu la cote. Et ça, ça donne un espoir hors du commun quant à l’avenir de la microbrasserie partout dans le monde. [NDLR : voir texte sur les NEIPA]

L’absence de filtration comme objet de désir

Quand on y pense, l’acceptation de ce haze (voilage) comme disent les Américains, ce look tout naturel causé par des levures, des particules de houblon et des protéines en suspension dans la bière non filtrée, cadre dans un mouvement alimentaire qui repousse progressivement les organismes génétiquement modifiés et les produits non biologiques. Le désir d’une bière non trafiquée va donc de soi pour toute personne chez qui prime l’authenticité à tout prix.

Si cette nouvelle génération d’amateurs de bières commence déjà son périple de découverte avec cette acceptation du haze, on peut même espérer qu’elle s’ouvrira à des styles plus obscurs qui sont voilés depuis des siècles. Fini le chialage si une bière rustique est totalement opaque; on saura maintenant l’apprécier pour ce qu’elle est vraiment. Votre humble serviteur ose même rêver que des styles méconnus de l’Occident, comme la Chicha des Quechuas d’Amérique du Sud, la Bang Chang des Bhoutanais et la Koduolu des îles estoniennes, seront dorénavant vu d’un autre œil, malgré leur faible teneur en houblon. Après tout, si on les sert dans une pinte  transparente, elles ressembleront à s’y méprendre à ces NEIPA…

Sur les différents types d’opacité

Si cette nouvelle mode pour la IPA très opaque aux allures de jus de fruits avec pulpe ne démontre aucun signe d’essoufflement, il faut admettre que son engouement prend des allures de folie à l’occasion. De plus en plus sur les forums de médias sociaux, on analyse chacune de ces bêtes houblonnées en se fiant à prime abord sur son apparence.

Si ladite « New England-style IPA » n’est pas assez voilée, elle se méritera même les foudres de quelques passionnés, qui iront parfois jusqu’à la diminuer publiquement comme étant une tentative de copie nécessitant un perfectionnement. Et ce, peu importe son parfum et ses saveurs. D’autres même décident que les NEIPA ne doivent pas être amères, alors que les bières qui ont donné naissance à ce mouvement, celles de The Alchemist, au Vermont, sont dans les 70 IBUs et plus…

Du côté de la salle de brassage, d’aucuns soupçonnent  l’utilisation de farine dans certaines de ces bières, farine qu’un brasseur rajouterait afin d’assurer un voile opaque durable à sa bière. Est-ce que la bière hazy à la façon Nouvelle-Angleterre serait rendue tellement populaire que quelques  brasseurs tricheraient pour obtenir l’effet désiré? Qu’à cela ne tienne, il faut demeurer optimiste et voir comme une bonne chose ce sens critique nouvellement développé chez l’amateur. Après tout, il y a très peu de temps, ces bières voilées auraient été jugées difficiles d’approche au même titre que toute bière très foncée.

Un grand pas a été fait pour la bière de goût. Une évolution qui laisse presque présager que les buveurs de bières de microbrasserie n’auront plus jamais un esprit aussi opaque que l’apparence de leurs bières fétiches.

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