La décennie 1830 au Bas-Canada en est une d’effervescence politique. Qu’est-ce que l’alcool et la bière viennent faire dans cette histoire? À fouiller dans les archives, on s’aperçoit que cette question traverse les préoccupations des contemporains. Voici une plongée dans l’expérience d’une société dont les membres ont vécu il y a plus de deux siècles.

Des élections bien arrosées

En 1792, le parlement impérial à Londres vote l’Acte constitutionnel qui introduit pour la première fois une composante élue au gouvernement de la colonie : la Chambre d’assemblée législative. À cette époque, les règles entourant les élections sont bien différentes. Le scrutin ne se déroule pas à date fixe. Chaque circonscription, peu importe son étendue, ne comporte qu’un unique bureau de vote supervisé par un officier-rapporteur nommé par le lieutenant-gouverneur. Le bureau se fait le plus souvent à l’extérieur, sur la place publique proche de l’église, mais jamais à l’intérieur d’une taverne. Cette mesure n’empêche pas que plusieurs candidats (souvent des marchands ou des notables en moyens) n’hésitent pas à payer la traite à coup de grande rasade de rhum, de vin et de nourriture pour obtenir plus de vote. À l’occasion de l’élection mouvementée de Charlebourg, près de Québec, en 1792, un candidat déçu publie une brochure sous forme de dialogue dans laquelle il fait dire à un électeur habitant : « Je vais aux élections comme les autres, quand il y en a; on y boit un coup, on y voit bien du monde; c’est comme une fête de Paroisse, mais du reste, je n’en donnerais pas une pipe de tabac : on dit que tout cela ne vaut rien. »

Aubergiste et tavernier : une position stratégique?

Dans un livre paru cet été, l’historien des idées Yvan Lamonde revient sur les circonstances entourant la mobilisation patriote dans le bourg électoral de William-Henry (aujourd’hui Sorel) et le village de Saint-Ours-sur-Richelieu. À plusieurs reprises, Lamonde relève le rôle stratégique de certains aubergistes dans le leadership de certaines bagarres voire, si l’on s’appui à une lecture à repousse poil des examens volontaires des aubergistes appréhendés, dans l’accueil d’assemblée dans leur établissement ou la tenue de discours séditieux. Ce qui est certains, c’est que les magistrats de la ville de Montréal en charge de l’administration des licences perçoivent là un réel danger. En décembre 1838, ils n’y vont pas de mains mortes lorsqu’ils émettent, d’après l’apothicaire montréalais Romuald Trudeau : « […] une ordonnance aux fins de ne point accorder de licence pour tenir des auberges à aucune personne qui faisait partie des Fils de la Liberté, qui avait pris part aux assemblées du Comité central et permanent, ou d’aucune de ses ramifications. »

Des projets d’un développement économique local?

À l’été 1837, les assemblées de mobilisations se succèdent dans les localités des environs de Montréal. On y vote plusieurs résolutions en support aux revendications de réforme du système parlementaire colonial. On organise aussi la mise sur pied afin de soustraire ce que les Résolutions Gosford avaient soustrait au contrôle de l’Assemblée : le revenu. C’est la fameuse campagne de non consommation des objets taxés. Comme source de taxation principale des douanes, l’alcool importé est au premier rang du boycottage.

La résolution de l’assemblée de Saint-Ours du 7 mai 1837 résume bien la tactique. On va jusqu’à proposer l’abstinence absolue : « […] que le bonheur public et privé serait grandement promu par l’abstinence des vins et des spiritueux et que nous la recommandons fortement à nos concitoyens. » Pour ceux qui ne souscrivent à ce régime draconien, les citoyens recommandent « […] de ne faire usage que de ceux qui seront manufacturés dans ce pays. » Enfin, pour ceux « […] qui ne pourraient se procurer du cru du pays, de faire usage de ceux-là seulement qui auront été importés en contrebande des États-Unis. »

Le 18 juin, les citoyens de Berthier, de l’autre côté du Saint-Laurent y vont plutôt d’un appel à l’industrie. On peut y lire dans les pages du journal La Minerve : « Assemblée de Berthier 18 juin 1837 : « […] que quant aux spiritueux et aux sucres, nous ferons usage de ceux fabriqués dans le pays de préférence à ceux importés que nous recommandons en conséquence l’établissement de brasseries […] » Voilà une proposition qui enchantera plusieurs de nos artisans brasseurs contemporains!

À lire pour en savoir plus :

  • Jean-Paul Bernard (ed.), Assemblées publiques, résolutions et déclarations de 1837-1838, Montréal, VLB, 1988, 304 p.
  • Vincent Giard, Réal Godbout, Van, VoRo, Christian Blais et coll., 1792 : À main levée, Québec, Les publications du Québec, 2017, 107 p.
  • Yvan Lamonde, Violence coloniales et résistance patriote : Au « bourg pourri » de Sorel et à Saint-Ours-sur-Richelieu (1780-1838), Sorel-Tracy, Delbusso éditeur, 2017, 243 p.
  • Romuald Trudeau, Mes Tablettes, Journal d’un apothicaire montréalais, 1820-1850, Montréal, Leméac, 2016, texte établi et annoté par Fernande Roy et Georges Aubin, 772 p.