À la fin juillet, Catherine Dionne-Foster de la Korrigane, Marc Gagnon de la Microbrasserie du Lac-Saint-Jean et Fabien Girard, biologiste, se réunissaient à Saint-Gédéon pour brasser la Cuvée Marie-Victorin avec une plante boréale dont ils ont choisi de taire le nom afin de sensibiliser les gens à la cueillette responsable.

Frère Marie-Victorin, né Conrad Kirouac, a vécu de 1885 à 1944. Religieux, botaniste, intellectuel et écrivain, il est reconnu pour ses travaux en botanique, notamment son oeuvre maitresse, la Flore laurentienne, ainsi que l’élaboration de l’herbier Marie-Victorin, une collection regroupant plus de 634 000 spécimens de plantes séchées, indigènes et exotiques, dont 90 % de la flore du Québec.

La bière brassée en son honneur est une bière foncée, se situant quelque part entre une Brown Ale et un Porter, titre autour de 6 % d’alcool et mise sur quelques houblons qui lui conféreront une belle amertume, environ 20 IBU, pour venir harmoniser le tout. La levure utilisée est somme toute assez neutre, car, sans surprise, c’est la plante boréale utilisée qui devrait en être la grande vedette.

Pour ce que l’on en sait, cette plante serait utilisée pour une première fois dans un produit de la sorte. Analysée depuis environ un an par Fabien, elle proposerait des arômes pâtissier, de pain d’épices et de pâte briochée avec quelques notes de vanille et de girofle, tout en rappelant évidemment la forêt.

Mais pourquoi ne pas la nommer?

La forêt boréale constitue l’un des plus vastes écosystèmes forestiers de la planète. Elle abrite des milliers d’espèces sauvages et regorge de ressources naturelles. Immense, elle correspond presque au tiers de toutes les forêts du monde, et près du tiers de celle-ci est contenu dans le Canada.

Fabien Girard, biologiste et auteur, qui se consacre aux plantes de la forêt boréale, vous dirait qu’elle regorge également de petits trésors oubliés ou désormais inexploités puisque trop peu connus. « Depuis l’ère industrielle, on s’est éloigné de nos origines. On est un peuple qui a été conquis donc on prend toujours les choses des autres », indique-t-il d’entrée de jeu.

Heureusement, depuis quelques années, grâce à des passionnés comme Fabien et quelques chefs enthousiastes, les secrets de la forêt font surface ici et là dans diverses boutiques et restaurants au plaisir des foodies et amoureux de produits du terroir.

Même dans les bières artisanales, les plantes et épices boréales prennent leur place. On pense notamment à la série Ales amérindiennes du Naufrageur créée pour les mettre en valeur, ainsi qu’à quelques offrandes que proposent la Chasse-Pinte, St-Pancrace, Pit Caribou, Siboire, Benelux, etc. Plusieurs brasseries québécoises emboîtent le pas et se font une fierté de mettre le terroir au coeur de leurs produits.

Parmi les plus populaires, le thé du Labrador, le poivre des dunes, le myrique baumier, le sapin, l’épinette et plusieurs petits fruits.

L’appât du gain

Mais cet engouement soudain pour ces trésors parfois facilement accessibles se traduit aussi par des comportements qui menacent et risquent de compromettre certaines plantes et épices plus fragiles.

« On retrouve beaucoup de cueilleurs improvisés qui font des dommages, car ils ne sont pas conscients qu’il y a des moments précis pour faire la cueillette. C’est plaisant de découvrir de nouveaux produits, mais on doit aussi se renseigner », plaide Fabien qui déplore entre autres les zones dévastées où l’on cueille le thé du Labrador.

« C’est important de respecter le temps de cueillette, sinon ça implique des risques à la fois pour la plante qui peut finir par cesser sa régénération, mais aussi pour le consommateur. Tout le monde connaît les bleuets, et bien ils sont comestibles et bons pour la cueillette plus ou moins 20 jours sur 365! », illustre-t-il.

Sensibilisation et éducation

Comme il n’existe pas de cadre légal précis encadrant la cueillette de ces plantes et épices, il est important de sensibiliser les gens aux bonnes façons de faire. « Depuis que je suis tout petit, j’ai toujours aimé me promener dans la forêt et je constate malheureusement que les gens ont tendance à mal exploiter les choses », déplore Marc.

« C’est un écosystème fragile et ça doit se faire par des gens qui connaissent ça. On doit s’assurer que la récolte se fait dans les règles de l’art lorsque l’on s’approvisionne », implore pour sa part Catherine.

Le groupe espère que leur collaboration pourra sensibiliser les amateurs de bière et autres brasseurs à cet enjeu et ainsi faire en sorte que les ressources soient exploitées convenablement malgré leur popularité grandissante. Ils ont d’ailleurs choisi de ne pas nommer la plante exploitée dans leur recette afin de ne pas l’exposer à cette problématique.