Même si les bières québécoises artisanales sans alcool tardent à poindre sur le marché, on peut dire qu’on est loin de l’époque où la 0,5 % s’adressait aux femmes enceintes et aux (ex)alcooliques. En effet, celles-ci gagnent du terrain et ça, plusieurs intervenants en témoignent! D’ailleurs, il faut savoir que dans le jargon des bières sans alcool, on inclut tout ce qui figure en bas de 0,5 % d’alcool par volume.

Chez Le Bien, Le Malt, à Rimouski, la seule initiative de bière sans alcool s’est traduite par un simple pari. « L’idée de produire une bière à 0,5 % résulte d’un défi lancé au brasseur de l’époque par une des associées de l’entreprise qui était enceinte », raconte le brasseur et copropriétaire Denis Thibault. Le projet s’est développé et réalisé en collaboration avec le département de génie de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) au moyen d’un procédé visant la désalcoolisation d’une bière produite de manière classique par une ébullition sous vide : en abaissant la pression, l’ébullition pouvait être atteinte à une température plus basse, évitant ainsi une trop grande altération du goût de la bière.

Baptisée La Poule, cette bière a été vendue au pub uniquement, en fût, et durant un temps limité… la demande pour le produit ne justifiant pas le temps investi pour sa réalisation. Voilà qui sous-tend qu’aucun autre projet de bière sans alcool n’est prévu pour la brasserie artisanale rimouskoise. « Pour nous ce n’est pas un marché intéressant, considérant la demande pour ce produit et la présence de bière sans alcool sur le marché comme la Bitburger Drive ou la Beck’s. ».

Nouvelle niche à Drummond ?

S’il s’agit d’un marché inintéressant pour certains, d’autres microbrasseries y voient plutôt un potentiel notable. C’est le cas de BockAle, qui encannait ces jours-ci une IPA sans alcool. En effet, le brasseur et propriétaire de la micro de Drummondville, Michael Jean, est persuadé depuis l’ouverture que la bière sans alcool est un créneau intéressant, un « style » sous-exploité qu’il compare au phénomène de la bière sans gluten. « Avant, personne ne croyait qu’elle pouvait être aussi bonne que n’importe quelle autre bière artisanale, tandis qu’aujourd’hui, elle est bien présente sur les tablettes et elle comble un besoin important. »

BockAle veut produire des bières de microbrasserie sans alcool et sans compromis au niveau du plaisir gustatif. Le public visé : les amateurs actuels qui veulent rentrer à la maison en toute sécurité. « La demande est présente, mais elle doit être travaillée, précise-t-il. On a qu’à penser au kombucha qui s’empare désormais des lignes… Les clients veulent faire un cool down avant de quitter l’établissement et la bière sans alcool vient combler ce besoin tout en conservant le plaisir. Par la même occasion, les tenanciers pourront vendre une bière de plus plutôt que de passer un verre d’eau. »

Sondage maison en fût

Dans le but de tirer profit des commentaires des gens, BockAle avait elle aussi sorti jusqu’à présent une seule bière sans alcool et en fût seulement. Après des résultats concluants, la micro a concocté une IPA de 45 IBU avec les houblons Citra, Galaxy et El Dorado. Questionné sur sa recette, Michael a préféré taire son secret… « Je peux cependant dire qu’il s’agit bien d’un moût fermenté et que le pourcentage d’alcool est toujours sous les 0,5 % », a-t-il admis, en précisant qu’ils recouraient à différentes techniques à plusieurs étapes du brassage, leur permettant ainsi de limiter la création de sucre fermentescible tout en conservant du corps.

« Les gens apprécient de plus en plus la bière à faible taux d’alcool. L’engouement pour les Session est un bel exemple… Ainsi, nous voulons désigner une ligne complète aux bières sans alcool. » D’ailleurs, plusieurs produits sont actuellement en phase de développement chez BockAle; des bières sans alcool qui combleront les désirs à la fois des fans de houblon, de malt, de Stout ou de sour. « Le but est d’offrir une vaste gamme pour atteindre le plus grand nombre d’amateurs. »

Quand Labatt entre dans la mêlée

Brassée à l’intention des adultes qui aiment le goût de la bière et veulent déguster librement, la Budweiser Cuvée Prohibition offre la qualité et le caractère de la Budweiser, moins le sucre et l’alcool. D’ailleurs, après un an seulement, les chiffres impressionnent. « L’ensemble des marques de notre portefeuille de bières soit sans ou à faible teneur en alcool comme la Michelob Ultra, la Bud Light et la Budweiser Cuvée Prohibition, ont connu une forte croissance, explique Jean Gagnon, vice-président, Affaires corporatives. En fait, le volume de ventes de cette dernière au Québec représente près de 40 % du total de la marque pour l’ensemble du Canada », admet-il, en précisant que la catégorie de bières sans alcool au Québec a connu une croissance de plus de 18 % en 2016 comparativement à 2015. Et la Cuvée Prohibition représente 86 % de cette croissance.

À savoir si Labatt entend poursuivre en ce sens, Jean Gagnon rappelle que la brasserie investit depuis trois décennies dans des initiatives qui font la promotion d’une consommation responsable. Or, cela ne veut pas dire s’abstenir de consommer des boissons alcoolisées, mais bien de consommer avec modération et agir de façon responsable. « Nous avons élargi notre portefeuille de marques pour que nos consommateurs fassent des choix avisés leur permettant de voir à leur santé, bien-être et sécurité et celle de leurs proches. Un des objectifs est de faire en sorte que les bières à faible teneur en alcool représentent au moins 20 % de notre volume mondial de ventes d’ici la fin de 2025. »

La part des détaillants

Pour Karl Roy, détaillant de l’Ange-Gardien également membre fondateur de Détaillants de Bières Spécialisés du Québec (DBSQ), l’intérêt pour les bières sans alcool est palpable tout comme c’est le cas aux États-Unis. « Comme conseillers spécialisés, on se doit d’avoir des bières sans alcool. Je suis convaincu qu’au cours des prochaines années, elles atteindront une grande part de marché », affirme celui qui dédie une porte de frigo du Marché du Village depuis quatre ans à celles qui se déclinent désormais en 10 variétés, en s’avouant lui-même bon consommateur de six de ces bières sans alcool.

Du côté de DBSQ, l’association encore jeune tend à uniformiser ses services et ainsi « devenir solides ensemble », d’admettre Karl Roy. Bien que le dossier des bières sans alcool ne soit pas prioritaire, le sujet a déjà suscité des discussions dans le fil d’actualité des conversations entre membres sur Facebook. « Après tout, nous sommes des détaillants spécialisés et les bières sans alcool représentent à elles seules un produit spécialisé qui nous aidera certainement à attirer une nouvelle clientèle… spécialisée. »

Propriétaire de deux épiceries sous la bannière d’IGA à Granby et à St-Césaire, Jasen Gaouette corrobore les dires de Karl Roy, comme quoi le segment des bières sans alcool en est un en croissance. Amateur à titre personnel de la Hefeweizen de Krombacher et la pils de Weihenstephaner, il voit aussi dans ce segment qu’il considérait comme sous-développé, une offre nouvelle qui va certainement grandir. « Le marché des bières au Québec est de plus en plus mature, les gens connaissent mieux les produits et les bières sans alcool ont réussi à se démarquer grâce à leur qualité », explique-t-il, en admettant qu’il détenait pour l’instant un inventaire généreux en bières sans alcool par rapport à la demande, dont la Beck’s, la Bud Cuvée Prohibition et beaucoup d’allemandes, mais que la vision était quand même là. D’ailleurs, le fait que la nouvelle Bud vende bien apporte selon lui un bon coup de pouce à ce segment de l’industrie.