Taverne mythique du Faubourg à M’lasse depuis des lunes, Le Cheval Blanc (Cheval) est passé aux mains de Jérôme Catelli-Denys en 1983, héritier de feu son oncle Gino, qui avait hérité lui de son père, le grand-père de Jérôme, Gérolamo Catelli. Jusqu’en 1987, Le Cheval Blanc était un endroit typique où il faisait bon se rencontrer entre amis pour savourer un bon pichet… de Molson!

Les fiers propriétaires actuels du Cheval Blanc, Jérôme Catelli-Denys, François « Frank » Martel et Luc Senécal se sont connus à la taverne de la rue Ontario au début des années 1980, alors qu’ils étaient serveurs. «Dans le temps, on fermait à minuit, mais on acceptait les femmes par contre», précise Jérôme avec une pointe de fierté.

En effet, le jeune tenancier avait décidé d’accepter les femmes après le passage de la loi provinciale leur permettant désormais de fréquenter de tels établissements, même si les débits de boisson qui étaient en opération avant 1979 conservaient le privilège de leur refuser l’entrée. Rencontrés en mars à leur quartier général, les trois hommes ont beaucoup à raconter… et avec beaucoup d’humour! À commencer par la chronologie des événements. «Quand Jérôme est arrivé dans le portrait, il est allé visiter la Manhattan Brewery à New York et a aussitôt eu la piqûre pour le brassage en se mettant à brasser chez lui», explique François Martel, celui qu’on dit être « l’âme » du groupe, en se remémorant qu’à l’époque, ils aimaient leur clientèle et le fait que l’ambiance était cool sans trop porter attention aux produits qu’ils vendaient.

«Pourvu que notre monde était heureux et qu’on offrait de la bière pas chère!»

Il faut dire aussi que la taverne commençait déjà à devenir un refuge pour des artistes, pour ne pas dire un deuxième salon. «On fermait à minuit, puis la gang venait se faire un fond ici avant d’aller continuer leur party aux Foufounes Électriques. Ils faisaient de la peinture en direct… Puis, il y a eu ensuite avec la proximité de l’UQAM des étudiants qui se sont mis à nous fréquenter régulièrement. C’était stressant parce qu’on fermait à minuit, mais les gens voulaient rester plus tard», partage Jérôme, le personnage «électrique» des trois.

D’ailleurs, au nombre d’expositions qui se succèdent encore aujourd’hui sur les murs du 809, rue Ontario, l’étiquette artistique alternative lui colle toujours très bien à la peau!

Premier permis de brassage artisanal au Québec

C’est en avril 1987 que Le Cheval Blanc reçoit finalement son permis de production de bière artisanale, les premiers au Québec! Jérôme qui se forgeait tranquillement une réputation dans le milieu de la bière et son précieux comparse et premier brasseur de l’histoire du Cheval, Marc Leduc, se lancèrent dans l’aventure en concoctant leurs premiers brassins au sous-sol de l’établissement. Mais, pour préparer d’abord les papilles de la clientèle au changement, Jérôme commença par vendre les – bien exotiques – Bass et New Castle grâce à un confrère qui était membre de la même association «terroriste de bières» CAMRA (Campaign For Real Ale), et qui les distribuaient.

Jérôme ne s’en cache pas, sa première bière était prête avant l’obtention du fameux permis, qu’ils ont attendu longuement. «Le ministre Daniel Johnson ne signait pas. Alors, j’ai décidé de tenir une conférence de presse pour lancer la bière et The Gazette s’est déplacé pour écrire un papier qui disait en gros que Le Cheval ne pouvait pas vendre sa bière encore et que ce n’était qu’une dégustation parce que le ministre n’avait toujours pas signé le permis. Le jour après, j’ai reçu le permis signé», se rappelle-t-il en riant.

L’engouement s’est rapidement fait sentir et l’aventure est passée en deuxième vitesse, pour qui s’était donné les moyens de son ambition. Vers 1992, on décide d’aménager une petite ligne d’embouteillage; le duo de brasseurs fabriquait dorénavant trois bières qu’il embouteillait et étiquetait à la main avant de les distribuer dans le réseau des SAQ : la Titanic, une brune forte à 7 % d’alcool, la Berlue, une autre brune forte cette fois à 6 % et la Cap Tourmente, une blanche à 4,3 %. «On faisait une palette par mois, puis en deux jours seulement, tout était liquidé», admet Jérôme, n’arrivant pas à fournir la SAQ, qui menaçait de ne plus acheter leurs bières s’ils peinaient à fournir. «C’est là que j’ai pris la décision d’ouvrir l’usine sur Saint-Patrick et de brasser industriel pour ainsi distribuer aux épiceries et aux dépanneurs tout en continuant à fournir la SAQ.»

Le projet de brasserie industrielle Le Cheval Blanc a duré trois ans avant d’être vendu à Brasseurs RJ, qui offrait par le fait même à Jérôme une belle opportunité d’affaires : être en charge du brassage.

D’ailleurs, Luc, dit «l’ancre» du groupe, se rappelle une belle anecdote du temps où Jérôme brassait encore au sous-sol de la rue Ontario… De passage à la SAQ, alors qu’il était en camping à Natashquan, il est tombé sur une pile de caisses de Titanic. «Elle était en spécial, mais vraiment pas chère. J’ai donc acheté une bouteille et je suis sorti la goûter, accoté sur mon camion. Elle était parfaite! Je suis donc retourné à l’intérieur pour acheter toutes les caisses restantes. Les gens me regardaient avec de grands yeux», partage-t-il, après quoi Jérôme ajoute que les étiquettes des trois bières faites à partir de papier de tapisserie étaient collées à la main, en nous montrant deux bouteilles vides que lui a offert plus récemment Nicolas Bourgault de Bedondaine et Bedons ronds, un ardent collectionneur d’artéfacts de la bière qu’il expose fièrement dans ses installations de Chambly.

Les années RJ

En 1998, tout va pour le mieux pour les deux entités désormais distinctes soit la taverne Le Cheval Blanc et brasseur artisan de la rue Ontario qui continue à brasser dans ses installations des bières pour consommation sur place bien appréciées de sa clientèle, et l’usine Le Cheval Blanc de la rue Saint-Patrick, désormais fusionnée aux Brasseurs RJ. Mais, le temps se fait plus rare pour Jérôme qui vaque maintenant à d’autres occupations, alors que ses deux plus vieux collègues dignes de confiance, Luc Senécal et François Martel, passent aux choses sérieuses en devenant copropriétaires du Cheval. Pendant que le premier veille à l’administration de la brasserie, le deuxième supervise le brassage.

L’agrandissement de 2008

L’année 2008 aura été pour les trois propriétaires le moment charnière dans l’histoire du Cheval Blanc, qui s’est porté acquéreur du local adjacent au bar et a ainsi vu sa superficie doublée.

«On a travaillé deux ans à tout faire puis on n’a fermé qu’une seule journée, c’est assez incroyable», indique Luc.

«On a monté la brasserie de la cave au premier, les équipements de brassage et de service ont été modernisés et on est passé de 80 à 135 places en salle», ajoute Frank. «On a aussi ajouté trois cuves de fermentation au premier plancher, ce qui nous permet maintenant de brasser des bières à fermentation basse, des Lager, puis on a ajouté des cuves de garde au sous-sol. Cela a beaucoup changé notre production, car on dispose maintenant de 14 barils pour fabriquer des bières qu’on laisse vieillir en barriques pendant un an… c’est très rare à Montréal», termine Jérôme. D’ailleurs, la brasserie a conservé son cachet original des années 1950 et ça, les copropriétaires n’en sont pas peu fiers.

30 ans de souvenirs bien conservés

Il n’y a pas que les murs du Cheval qui ont été bien préservés à travers le temps, mais les employés qui «font des enfants, puis reviennent» également, comme dirait Jérôme. Les souvenirs aussi s’entassent nombreux dans leurs esprits. Jérôme pense notamment à la fois où il avait importé dans ses débuts des caisses d’Orval. «La SAQ nous avait livré ça dans la cave. La clientèle n’a jamais voulu rien savoir, alors Marc Leduc et moi on a bu toutes les cinq caisses! C’est ironique parce qu’aujourd’hui tout le monde brasse avec des brett.»

Il évoque un autre moment de nostalgie relatif à une anecdote survenue cet hiver, tandis qu’ils préparaient l’exposition rétrospective des 30 dernières années d’arts visuels qui prendra l’affiche sur les murs du Cheval Blanc jusqu’au 22 mai. «L’artiste qui nous aide à préparer l’exposition avait vraiment envie de savourer une bonne vieille Coup de Grisou, cette fameuse bière à la Coriandre que j’ai brassée dans mes débuts, alors il nous a suggéré d’aller en boire une ensemble dans un resto de Rosemont qui l’offre… Elle était vraiment bonne», partage-t-il, toujours surpris de voir à quel point elle se vend vient. «Les buveurs de Coup de Grisou, c’est comme pour les buveurs de Guinness, ils ont accroché là-dessus et ils l’achètent encore…»

Maintenant, qu’ils ont franchi le cap du 30e anniversaire, Jérôme ayant pris sa retraite chez RJ, revient aux anciennes amours, plus présent que jamais pour boire des pintes au Cheval avec ses comparses et aussi, pour aider le brasseur Isaël Dagenais avec les fermentations basses, comme il en a moins l’habitude. On nous réserve aussi quelques surprises lors de cette année de festivités!

L’exposition Le Cheval Blanc 30 ans d’Effervescence Créative, ça s’affiche!

Repère d’artistes depuis 30 ans, Le Cheval Blanc aura servi la communauté artistique montréalaise à raison d’une dizaine d’expositions par année pour un total d’environ 300 expositions de tout ordre. Peinture, photographie, sérigraphie… même que la taverne aura également accompagné nombre d’artistes, auteurs et illustrateurs dans le lancement de plus d’une soixantaine d’œuvres, revues, bandes dessinées et fanzine! Et que dire des nombreuses prestations musicales qui ont pris d’assaut «le stage dans le fond du bar»…

La rétrospective des 30 ans d’arts visuels au Cheval Blanc se poursuit jusqu’au 22 mai.

30 ans ça se souligne aussi avec des collabos et des growler !

Il fallait peut-être bien un événement aussi significatif qu’un 30e anniversaire pour que le Cheval se mette enfin aux collaborations! En effet, c’est du jamais vu pour la brasserie artisanale qui lance d’ailleurs en avril sa première collabo avec nul autre qu’Éloi Deit, ancien serveur embauché par Jérôme et devenu brasseur pendant 11 ans avant de poursuivre sa carrière comme maître brasseur à la Brasserie Dunham. Sinon, plusieurs autres collabos sont au calendrier pour 2017 avec des micro-brasseries de partout au Québec.

Eh oui, Le Cheval Blanc fait présentement des tests pour se lancer dans l’aventure des growler pour emporter… Restez aux aguets, les nouvelles couleront vite!

Les bières préférées des gars du Cheval

«Je suis gros amateur de bières belges, la Rodenbach par exemple. Le chimique, j’ai toujours bien aimé, mais ce n’est plus à la mode… c’est pour ça que j’ai pris ma retraite : je ne suis plus à la mode! Il y a aussi La Sierra Nevada Pale Ale, qui me rappelle un beau road trip en California… J’aime bien les bières aromatiques, pas trop fortes. J’aime mieux sentir le gros houblon que de me faire attaquer dans la gorge.» – Jérôme.

«J’aime beaucoup boire et je bois vite, alors il vaut mieux que je reste sur les bières de soif. En même temps, j’aime aussi les Bitters anglaises, les IPA, les sour… » – Luc.

« J’aime les bières légères comme les Sessions IPA. J’apprécie aussi les Pilsner ou les Stout, mais chaque fois que je goûte à une bonne Session, je me dis : mon Dieu!, quelle bonne idée d’avoir pensé à faire une bière riche en amertume et faible en alcool. » – Frank.