RALLYE 300

Comme bien des jeunes ados, j’ai acheté mes premières bières pas mal avant d’en avoir légalement l’autorisation. J’ai payé ma première caisse au dépanneur du coin qui, à la vue de ma barbe récemment acquise, ne m’a pas interrogé au-delà de l’offre d’un billet de loto. Autres temps, autres mœurs… 18 années au compteur, voilà la limite. En a-t-il toujours été ainsi? Bien sûr que non! Voilà un petit survol de la question bière et vin, boissons pour tous.

Faut-il reculer jusqu’à l’Antiquité et le Moyen-Âge, pour rappeler que l’alcool fut longtemps un produit de première nécessité? L’eau des rivières et des fleuves étant vectrice de maladie, on s’en est méfié jusqu’à l’arrivé de Pasteur. Passons ces détails connus.

Les lecteurs avertis reconnaîtront le vieux slogan : «Guinness is good for you!». À partir de la fin du XIXe siècle, dans le monde britannique, il était commun et accepté que le Stout (l’Oatmeal Stout plus encore) possédait des vertus nutritives et restauratrices pour la santé. Les médecins la recommandaient comme tonifiant pour se refaire une santé, en particulier aux femmes qui avaient perdu de leur appétit. En 1861, Isabella Breeton, auteure principale du fameux livre Mrs Beeton’s Book of Household Management, recommandait la consommation de Stout aux femmes qui allaitaient : «As the best tonic, and the most efficacious indirect stimulant that a mother can take such times, there is no potation equal to porter and stout […]». Encore aujourd’hui, il circule sur les «interwebs» que l’alcool encouragerait la lactation des femmes. Alcool et allaitement ne font pas bon ménage, chers lecteurs. N’essayez pas ça à la maison.

Tempérer les ardeurs

Cette image victorienne de la bière, bonne pour la santé se conjuguait, en Amérique du Nord, avec l’idée issue des mouvements de tempérance, qu’elle était plus acceptable socialement que les spiritueux. L’évaluation des taux alcoolémiques relevait davantage du pifomètre que de la chimie. Hôtel de tempérance et brasseurs planchaient sur cette ambiguïté fuyante. Les spiritueux, c’est le péril social! Le Porter et le vin, c’est civilisé. La bière et le cidre se sont des commodités. L’idée est alors surtout de restreindre les points de vente (une mesure persistante dans les discours depuis le XVIIsiècle), de limiter les heures d’opération en particulier le dimanche et d’obliger les tenanciers à entretenir des installations pour l’accommodement des voyageurs. Ce que l’on ne veut pas, c’est les tripots et autres tippling house. On ne souhaite pas qu’un pauvre entreprenant ne se dote d’un comptoir pour distribuer des liqueurs fortes au détriment de ses congénères…

Prohibition : quand les années pèsent

C’est du moins ce discours qui gagnera en popularité jusqu’à la montée des mouvements de prohibition. Entre 1906 et 1913, sous la pression des lobbies, toutes les provinces canadiennes ont modifié leur loi concernant la consommation d’alcool. La restriction des points de vente reste la mesure phare (augmentations de coûts de licences, etc.), mais viennent aussi s’ajouter d’autres considérations d’ordre moral. Beaucoup est fait pour restreindre l’attractivité de ces lieux, en particulier dans plusieurs provinces anglophones, qui ont interdit les spectacles et autres activités ludiques. Des mesures restrictives similaires sont aussi prises au Québec, mais au niveau municipal. L’âge légal pour la consommation est relevé de 18 ans, âge de la majorité et d’enrôlement dans l’armée, à 21 ans partout au Canada. Les valeurs conservatrices règnent tant dans les sociétés que dans les politiques.

Les années boomer

Il faut attendre les décennies 1960 et 1970 pour que la fameuse génération des baby-boomers, de par leur poids démographique, encourage la remise en question des cadres moraux hérités des décennies conservatrices précédentes. Certains historiens pointent aussi vers l’immigration européenne, en particulier en provenance des pays latins et méditerranéens (Italie, Grèce, Portugal) de l’Après-guerre qui aurait permis de relativiser les pratiques liés à l’alcool. La chape morale de l’Église s’érode également dans l’esprit de bien des Québécois face à l’émergence d’une société où la consommation devient accessible aux masses de travailleurs suite aux investissements massifs de l’État. Le parcours et les choix individuels sont valorisés. La restriction de ces choix est honnie, voire vigoureusement décriée. La jeunesse se doit d’expérimenter, et le pays se doit de devenir attractif au tourisme de masse.

Entre 1970 et 1972, plusieurs provinces canadiennes abaissent l’âge à la consommation d’alcool à 18 ans, mais pas toutes. Le Québec le fait en 1971. D’autres seront plus tempérés ou reculeront, c’est le cas de l’Ontario ou de la Colombie-Britannique où l’âge légal est fixé à 19 ans. Dans plusieurs états américains, 20 et 21 ans demeurent les standards, comme bien des jeunes voyageurs l’apprennent, parfois à leurs dépens.

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