Brasserie communautaire
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À Windischeschenbach, dans le nord-est de la Bavière, huit brasseurs traditionnels se partagent une brasserie sise en plein centre de la bourgade. À Skjelstadmarka, au 63e degré nord norvégien, des groupes de chasseurs collaborent à la fin de l’automne dans une malterie et une brasserie artisanale qu’ils ont conçues ensembles. Bien qu’ils ne se connaissent pas, ces brasseurs du Oberpfalz allemand et du comté de Stjørdal en Norvège sont profondément liés par la particularité de leurs projets brassicoles respectifs : ils ne rentrent pas en compétition avec leurs compères brasseurs et collaborent entièrement sur la construction, la maintenance et la gestion de leur brasserie. Ils opèrent les dernières brasseries communautaires traditionnelles d’Europe.

Comment partager

Quatre villages du Oberpfalz allemand, en plus de Windischeschenbach, brassent ce qu’ils appellent une Zoiglbier : une Lager à peine ambrée, non filtrée, mettant en vedette un caractère malté légèrement caramélisé, développé en partie grâce au feu de bois utilisé pour chauffer la cuve d’empâtage et la bouilloire. Dans chaque cas, les brasseurs s’inscrivent à un calendrier annuel de brassage afin que tous puissent brasser de façon équitable.

Le même exercice a lieu pour établir les jours d’ouverture des salons de dégustation respectifs de chaque famille. Le but n’est pas uniquement d’écouler la bière pour ainsi faire un léger profit supplémentaire aux revenus habituels de chacun, l’objectif est également d’entrer en compétition le moins possible avec les autres brasseurs du village. C’est pour cela que chaque zoiglstube – ces bars où l’on sert de la Zoiglbier – n’est ouvert qu’environ 4 jours par mois. De cette façon, tous ont la chance d’être le brasseur vedette quelques soirs aux trente jours.

À Stjørdal, en Norvège, le concept de brasserie communautaire est encore moins commercial. En plus de partager l’utilisation de leur petite malterie et brasserie, les chasseurs-brasseurs n’ouvrent pas leurs portes au public. Chaque membre du sainnhuslag – ce groupe de malteurs-brasseurs – offrira sa bière à sa famille et ses amis lors des célébrations du temps des Fêtes. Parfois même, des groupuscules de différentes brasseries se rencontrent afin de participer à un concours informel qui détermine la meilleure Stjørdalsøl du moment. Cette activité est si populaire que le parti politique dominant possède son propre concours de brasseurs. Le maire du moment, qui avait appris à brasser à 13 ans, a remporté le troisième prix l’an dernier.

Une ambiance pour tous

C’est fête un vendredi soir de janvier à Neuhaus. Plusieurs familles du village se sont données rendez-vous au pub de la famille Teicher. Du foyer se dégage une chaleur amplifiant celle des gens attablés partout dans les trois petites salles du zoiglstube. L’arôme de jambon salé et de crème de champignons colle aux murs. Enfants comme parents profitent du moment pour se réunir autour d’un repas maison. La bière de la famille est un bel exemple de la Zoiglbier si prisée de la région. Bien céréalière mais jamais trop caramélisée, elle est équilibrée par une délicate amertume de houblon herbacée. Comme toutes les Lager allemandes titrant près de 5 % d’alcool, elle se doit d’être süffig. En d’autres mots, lorsqu’on termine une pinte, on doit avoir le palais juste assez titillé pour avoir envie d’en enfiler une autre.

Que feront ces gens lorsque les quatre jours de gloire de la famille Teicher seront terminés? Ils chercheront la prochaine étoile pendouillant au-dessus d’une porte de zoiglstube. C’est cette étoile qui leur indiquera chez qui aura lieu la prochaine dégustation de bière communautaire.

La  quasi-permanente noirceur hivernale norvégienne, quant à elle, n’est pas le théâtre d’aussi nombreuses soirées de socialisation. Mais la Stjørdalsøl, cette bière de Noël richement fumée au bois d’aulne, est également présentée à des moments où tous, petits et grands, peuvent festoyer. Les lieux ne sont pas dévoilés au public; ces rencontres sont des affaires privées après tout. Mais pour quelques jours par année, non moins de quelques centaines de familles sont exposées à la saveur unique de cette bière brassée par leurs oncles, leurs pères, leurs grands-pères.

Des vestiges de temps moins axés sur l’argent

Même si elles sont tout de même bien ancrées dans le monde moderne, ces contrées nous rappellent que la bière est bien plus qu’une industrie. Les pintes de Zoiglbier demeurent aujourd’hui en deçà de deux euros. Sauf exceptions, comme la Alstadberger de Klostergården et la Hegra Maltøl de Granås Gård, la Stjørdalsøl n’est même pas vendue. Elle est donc servie gratuitement aux amis des brasseurs. Dans les deux cas, ces communautés brassicoles tentent de maintenir une tradition plusieurs fois centenaire en gardant les coûts accessibles pour tous. Parce que ce qui importe pour eux, ce n’est pas d’avoir une entreprise à succès. C’est de partager du bon temps avec ceux qu’ils apprécient.

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