T’as besoin de ça pour te sentir un homme, mon gars ?

C’est bien connu : la bière est une affaire de gars. Les femmes n’aiment pas ça. Ou alors, seulement les bières de filles aromatisées. Et surtout pas les bières noires ou amères.

Ouais… mais non.

Dans le petit monde de la bière, il y a souvent des claques qui se perdent sur ce point. Comment peut-on, honnêtement, une fois qu’on a compris que le mot « bière » recouvre une diversité énorme de goût, ne pas comprendre que « les femmes » est une généralisation encore plus stupide, vu qu’elle concerne la moitié de la population de la planète ?

Une affaire de femmes

D’abord, historiquement, la bière est une affaire de femmes. Intimement lié à la fabrication du pain, production domestique par excellence, le brassage leur a été confié dans l’essentiel des civilisations humaines, et l’est encore par exemple dans la production du dolo en Afrique de l’ouest.

En Europe, ce n’est qu’avec l’industrialisation au XVIIIe Siècle, c’est-à-dire au moment où le brassage de bière devient une activité dans laquelle on peut faire carrière, que les femmes en ont progressivement été exclues. Avant cela, il est question de bières brassées dans le ménage, sur les exploitations agricoles, ou dans les couvents. Il est question tout au long du Moyen-âge de alewives en Grande-Bretagne, ces « épouses de la bière », brassant pour la communauté villageoise. Une activité, comme la tenue d’auberges, permettant souvent à des femmes devenues veuves de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles.

En Allemagne, on trouve même deux figures emblématiques féminines liées à la bière. D’abord Hildegarde de Bingen (1098-1179), religieuse, abbesse, herboriste renommée, dont les écrits mentionnent le pouvoir conservateur du houblon dans les boissons. Et puis Catherine de Bore (1499-1552), nonne défroquée, épouse du réformateur Martin Luther. Après leur mariage, installée avec Luther dans le monastère désaffecté de Wittenberg, Catherine de Bore s’est consacrée à la gestion du domaine, y compris le brassage de la bière. Dont le souvenir est resté.

Préjugés néfastes

Malgré ce riche passé, de nombreux hommes croient de nos jours que « les femmes n’aiment pas la bière ». Un préjugé sans aucun doute conforté par le marketing « genré » pratiqué par les multinationales de la bière, qui sont, ne l’oublions pas, les brasseries qui disposent de l’essentiel de la force de frappe publicitaire. A coups de slogans niaiseux comme « les hommes savent pourquoi », et d’une imagerie qui n’associe bière et femmes que quand celles-ci sont des pitounes en bikini, le « bon droit » des hommes à considérer la bière comme leur domaine réservé a été conforté dans les esprits. Par la suite, dans une pratique marketing éprouvée de segmentation du marché, les mêmes multinationales ont lancé de temps à autre des bières « pour femmes », systématiquement de type rose-glucose et aromatisé. Produits qui ne restent sur le marché qu’aussi longtemps qu’un budget marketing massif leur est alloué. Dès que la promotion ralentit, leurs ventes retombent.

Alors quoi ?

Alors c’est simple : il faut que nous autres gars, nous intégrions définitivement dans nos petites têtes que « les femmes » boivent ce qu’elles aiment. Pas ce qu’on nous a dit qu’elles aimaient, ni ce qu’on leur a dit d’aimer à grand renfort de matraquage publicitaire. Parfois, ça sera effectivement des choses douces, mais bien souvent, ça sera tout autre chose.

Regardez autour de vous : combien de femmes connaissez-vous, par exemple, qui prennent leur café bien serré, noir, sans sucre ni crème ? Qui aiment le chocolat noir, très noir ? Ou qui aiment les bonbons à la réglisse ? Autant de buveuses de Stouts et de Porters en puissance, ou qui ne s’ignorent pas. Et pas que de bières noires : quand mon estimée consœur zythologue Elisabeth Pierre articule un 70 % de femmes qui apprécient les bières amères dans ses ateliers de dégustation en France, je la crois aisément.

Oui, nous autres gars occupons encore, un peu par défaut, le terrain brassicole. Mais c’est du coup notre responsabilité d’assurer que ce monde brassicole soit inclusif, accueillant pour toutes et tous, sans préjugés ni paternalisme mal placé. Et avec un minimum de bon sens et de retenue par rapport à certains dérapages machistes.

Car plus nous serons nombreuses et nombreux à apprécier les bières de caractère, mieux le marché brassicole se portera, plus il sera diversifié et vivace. Santé !