Des milliers de gens sous les marronniers buvant dans des chopes gigantesques aux airs de l’oompa-oompa des musiciens en collants tout près. Tout le monde a déjà vu ce portrait typique de l’Allemagne brassicole d’aujourd’hui. Étonnamment cepen­dant, cette vision semble être une des seules, sinon la seule, connue des gens de chez nous lorsque vient le temps de parler du pays germanique. Pourquoi donc la bière allemande, dans toutes ses facettes, n’est-elle pas aussi connue au Québec que la bière belge, la bière américaine, voire même la bière anglaise ?

La première raison est simple : les Québécois voya­gent peu en Allemagne. La barrière linguistique et la distance en sont pour quelque chose, évidemment. Une étude réalisée en 2011 par le Réseau Veille Tourisme, le Ministère du Tourisme du Québec et un regroupement d’associations touristiques régionales a démontré que seulement 6 % de la population avait voyagé en Europe récemment et que 4 % d’entre eux avaient opté pour la France. On se doute donc qu’une infime portion de ces gens ait pris le temps d’explorer les châteaux-forts brassicoles de l’Allemagne.

Donc, ce qu’il reste au dégustateur québécois pour en apprendre davantage sur les lagers et autres Weissbiers de l’Allemagne sont les quelques bouteilles et cannettes que nous recevons en importation via la SAQ. Au grand dam du chasseur d’authenticité, car la majorité du temps nous avons affaire à des versions défraichies à cause des délais d’exportations. Pour cause, les styles concoctés par les Allemands sont plus souvent qu’autrement des bières très fragiles qui se doivent d’être dégustées rapidement et ce, le plus près possible de leur lieu de production. Les Kölsch que nous pouvons trouver en bouteille en Amérique du Nord, par exemple, ne peuvent jouir de la texture ample et douillette que leur confèrent le conditionnement naturel et le service de la barrique par gravité. Les Pilsener que nous recevons, elles, manquent irrémédiablement de verve houblonnée, ayant été soumis à de longues semaines de voyagement et de délais en entrepôt. Même constat pour les Märzen, les Dunkel, les Helles, etc. Qui plus est, ces bières qui traversent la grande flaque proviennent souvent de giga-brasseries visant un public cible très large.

Incompréhension même chez nos brasseurs

Ce genre de flou engendre bien des incompréhensions quant à la terminologie utilisée par les Allemands, mais aussi vis-à-vis les saveurs, les textures et l’intensité de leurs brassins. Il arrive souvent d’ailleurs qu’on utilise ici ‘Dunkel’, alors qu’on veuille parler d’une Dunkel Weizen ou d’une Dunkel Bock (en réalité, une Dunkel est un type de lager en soi bien différente des Dunkel Weizen et Dunkel Bock). De plus, très peu de littérature brassicole allemande est disponible pour les maître-brasseurs ne parlant que l’anglais et le français. Ces brasseurs doivent donc se fier à des recettes qui sont en quel­que sorte des interprétations nord-américaines de ce que font les Allemands. Ce qui a tendance à brouiller les cartes pour le dégustateur encore plus. Les Rauchbier, par exemple, ne sont vraiment pas aussi intenses en saveurs de fumaison que la Schlenkerla que nous recevons en SAQ. La Rauchbier type est même à la Pale Ale ce que la Schlenkerla est à la Double IPA, pour vous donner une idée. Mais ça, on ne le sait pas si on ne visite jamais la Franconie allemande.

Question de compliquer les choses davantage, celui qui prend la peine de se déplacer vers le pays de la Weissbier remarque très rapidement que la majorité des styles produits là-bas sont très régionaux. Alors même si vous voyagez là-bas, vous risquez de visiter que quelques styles précis sans avoir accès à l’ensemble de ce que l’Allemagne offre. Les Kölsch ne sont que disponibles à Cologne; les Altbier, seulement à Düsseldorf, les Kellerbier, Ungespundetes et Zwicklbier, presque uniquement en Franconie, dans le nord de la Bavière. Les bières sures telles Berliner Weisse et Gose, comble de malheur, ne sont que très peu disponibles à l’extérieur de quelques racoins bien cachés de Berlin et Leipzig, respectivement.

Quelques exemples à proximité

Est-ce qu’il existe une solution pour aller au-delà des lederhosen, des beuveries médiatisées que sont cer­tains festivals et des lagers insipides des multi­nationales ? Bien sûr, la plus évidente est de consacrer vos vacances à arpenter la Bavière, la Rhénanie-du- Nord-Westphalie et autres régions alle­man­des riches en culture brassicole. Le coût n’est pas supérieur à un périple en France ou en Italie et le voyage­ment entre chaque ville est des plus efficaces. Sinon, tout près de chez nous, sachez que les brasseries L’Amère à Boire, La Succursale et le Benelux, toutes à Montréal, brassent de superbes lagers de soif à l’image de celles produites en Allemagne. Au Vermont tout près, Zero Gravity, Queen City et Lost Nation ont également créé plusieurs versions fort authentiques du canon allemand. Avec un peu de préparation et de patience, vous découvrirez sans doute que l’Allemagne recèle une quantité inouïe de trésors brassicoles. À vous de les trouver maintenant !