Connaissez-vous les bierfirmas ? Ce terme désigne des brasseries « virtuelles » qui ne brassent pas leurs bières. Celles-ci sont plutôt brassées sous « licences » par des brasseries spécialisées ou non dans la fabrication de « bières à façon ». Ces bières sont le fruit de l’imagination d’une personne qui mandate une entreprise pour faire sa bière et qui, généralement, n’est pas dans la salle de brassage au moment où se brasse sa bière.

De retour du dernier Brussels Beer Challenge en tant que juge, j’ai eu l’occasion de profiter d’une semaine instructive à côté de brasseurs belges et collègues experts internationaux. Outre les séan­ces de dégustation dans le cadre du con­cours, nous avions également du temps libre pour profiter de la culture bière en Belgique. Pendant une semaine de visites d’établissements et débits de boissons, il n’y a pas une journée où je n’ai pas été confronté à une bierfirma, une bière brassée sournoisement par un groupe brassicole, mais vendue sous l’étiquette d’un autre groupe brassicole.

Souvent plus petits et s’attirant la sympathie des consommateurs, ces groupes se plaisent à diffuser une image d’entreprise qui démarre, voire de petite brasserie communautaire et locale. Dans tous les bars ou établissements spécialisés en bière, on vous vante une nouvelle cuvée ou une nouvelle brasserie qui est en fait, le plus souvent, un projet à caractère lucratif. Il s’en dégage un climat de méfiance et de crainte à chaque présen­tation de nouveaux produits. Un climat malsain qui ne se marie vraiment pas à l’habituelle ambiance bon enfant que suggère la bière belge, partout au pays.

Ce phénomène a d’ailleurs été décrié publi­que­ment. En mai 2014, plusieurs brasseurs arti­sanaux de Belgique ont manifesté leur mécontentement face à la prolifération des bierfirmas. C’en était trop : leur métier se trouvait en danger et, au nom de la diversité des produits et de l’aspect culturel de la bière, ils ont signé une lettre conjointe. Lettre que j’avais d’ailleurs estimée légèrement exagérée de mon point de vue nord-américain, à l’époque. Je me suis trompé.

Point de vue sur le passé, garant de l’avenir ?

Pour ceux qui connaissent bien la culture brassicole en Belgique, je ne vous apprendrai rien au sujet des bières d’étiquettes. Le principe de bierfirma est presque identique. Mais pourquoi s’en inquiéter ? Parce qu’il n’est plus nécessaire, selon ce principe, de savoir brasser pour être brasseur. Une brasserie spécialisée dans les « bières à façon » vous livrera une belle bouteille de 750 ml, étiquetée et muselée pour 1.50 Euro€en moyenne. À vous de la vendre à votre guise et d’y ajouter la belle histoire de votre choix. Et on m’en a vendu de l’histoire pendant ces cinq jours en Belgique ! De si belles histoires que je me suis fait avoir plusieurs fois. Ne riez pas, vous vous êtes peut-être déjà fait avoir aussi.

Plus besoin de salle de brassage, de création de plans d’affaires, de financement de brasserie. Un coup de téléphone, un contrat de brassage et le tour est joué. Et si on vous pose la question à savoir si la bière est brassée dans vos installations, vous n’avez qu’à répondre que les banques ne veulent pas vous financer, car elles ont le dos large ces temps-ci. Ou vous pouvez tout simplement répondre qu’aucune indication de la sorte n’est obligatoire sur l’étiquette.

Car voilà le principal problème : aucune loi n’oblige les « brasseurs » à indiquer le lieu de production sur l’étiquette. Je peux très bien faire brasser ma bière dans le nord de la Belgique et la vendre dans les Ardennes en l’honneur d’une légende quelconque. La solution est donc fort simple : obligeons les brasseries belges à indiquer le lieu de production, suivi d’une petite mention « brassé pour ».

Vous me trouvez sévère ? Voici la liste des signataires de la lettre que vous trouverez sur notre site internet (bieresetplaisirs.com) à la suite de cet édito : Yvan De Baets et Bernard Leboucq (Brasserie de la Senne), Jean Van Roy (Brasserie Cantillon), Catherine et Philippe Minne (Bras­serie de Bastogne), Kris Herteleer (Brouwerij De Dolle Brouwers), Pierre Tilquin (Gueuzerie Tilquin), Alexandre Dumont (Brasserie Jandrain- Jandrenouille), Pierre-Alex, Marie-Noëlle et Kevin Carlier (Brasserie de Blaugies), Jef Van den Steen (Brouwerij de Glazen Toren), Pierre Jacob (Brasserie Saint-Monon), Marc-Antoine De Mees (Brasserie Brunehaut), Luc Festjens (Brouwerij Den Toetëlèr), Pierre Gobron (Brasserie Les 3 Four­quets), Gregory Verhelst (Brasserie de Rulles), Kristof Vandenbussche (Brouwerij Fort Lapin), Laurent Agache (Brasserie de Cazeau), et tous les autres brasseurs authentiques…

N’est-ce pas principalement les brasseurs artisanaux qui soutiennent le savoir-faire belge à l’étranger ?

Du côté du Québec

Au Québec, le problème ne se pose pas. Il est obligatoire d’indiquer le lieu de production sur tout contenant de bière. Il n’est pas rare de voir une brasserie travailler de concert avec une autre brasserie pour y brasser de la bière. Il n’est pas rare également de voir un projet brassicole commencer à brasser sa bière chez d’autres brasseurs pour ensuite créer son espace de brassage. La règle est claire : indiquer le lieu de production. Les Belges auraient donc avantage à s’inspirer des Québécois.